‹ Les chants du crépuscule (volume 2)Chapitre 5 sur 90 · A M. LE D. DO · texte numérisé non relu

A M. LE D. DO

Qm> marchandent, dans l'ombre et le IVoid cl la raiiii. Au vieillard qui des jours vide la lie anicrc, Aux enfants grelottants qui n'ont ni pain ni nicre, Faites aux malheureux, sans cesse, nuit cl jour. Verser sur vos deux mains bien des larmes d'amour ! Car Dieu lait quelquefois sous ces saintes rosées Regernier des fleurons aux couronnes rasées.

Comme la nue altière, en son sublime essor,

Se laisse dérober son fluide trésor

Par ces flèches de fer au ciel toujours dressées,

Heureux le prince, empli de pieuses pensées,

Qui sent, du haut des cieux sombres et flamboyants,

Tout son or s'en allei" aux mains des suppliants !

15 septciiiliif 1S31.

D'où vient que ma pensée encor revole à toi,

Grec illustre à qui nul ne songe, excepté moi?

D'où vient que me voilà, seul et dans la nuit noire,

Grave et ti-iste, essayant de redorer ta gloire?

Tandis que là, dehors, cent rhéteurs luricuv

Grimpent sur des tréteaux |»our attirer les yeux,

l)"oM vient ([lie e'est vers loi (jiie mon espril rclourne,

Vers toi sur (jui l'ouhli s'enracine et séjourne?

C'est (pic lu lus trancpiille et grand sous les lauriers.

Nous autres (pii chantons, nous aimons les guerriers,

Gomme sans doule aussi vous aimez les poètes.

Car ce que nous chantons vient de ce que vous faites !

Car le héros est Tort et le poëte est saint !

Les poètes profonds qu'aucun souffle n'éteint

Sont pareils au volcan de la Sicile blonde

Que tes regards sans doute ont vu fumer sur ionde ;

Comme le haut Etna, flamboyant et fécond.

Ils ont la lave au cœur et l'épi sur le front !

Et puis, ce fut toujours un instinct de mon âme, Quand ce chaos mêlé de fumée et de flamme, Quand ce grand tourbillon, par Dieu même conduit. Qui nous emporte tous au jour ou dans la nuit, A passé sur le front des héros et des sages, Comme après la tempête on court sur les rivages, Moi je vais ramasser ceux qu'il jette dehors, Ceux qui sont oubliés comme ceux (|ui sont morts.

Va, ne regrette rien. Ta part est la meilleure. Vieillir dans ce Paris qui querelle et qui pleure Et qui chante ébloui par mille visions Comme une courtisane aux folles passions ; Rouler sur cet amas de têtes sans idées, Pleines chaque matin et cha(|ue soir vidées ; Croître, fruit ignoré, dans ces rameaux touffus ; Etre admiré deux jours par tous ces yeux confus ; Écouter dans ce goufîi'e où tout ruisseau s'écoule Le bruit que fait un nom en tombant sur la foule ; Si des mœurs du passé quelque reste est debout.

A CANAIUS 81

Se répandre en torrents, comme une onde qui l)oiit,

Sur cette forteresse autrefois glorieuse

Par la brèche qu'y fait la presse furieuse;

Contempler jour et luiit ces Ilots et leur rumeur,

Et s'y mêler soi-même, inutile rameur;

Voir de [)rès, haletants sous la main (jui les piiiiic.

Les ministres traîner la machine publi(jue.

Charrue embarrassée eu des sillons bourbeux

Dont nous sommes le soc et dont ils sont les bccufs ;

Tirer sur le théâtre, en de iiinèbres drames.

Du choc des passions l'étincelle des âmes.

Et comme avec la main tordre et presser les cœurs

l\)ur en faire sortir goutte à goutte les pleurs;

Emplir de son fracas la tribune aux harangues,

Babel où de nouveau se confondent les langues ;

Harceler les pouvoirs ; jeter sur ce qu'ils font

L'écume d'un discours au flot sombre et profond ;

Être un gond de la porte, une clef de la voûte ;

Si l'on est grand et fort, chaque jour dans sa roule

Écraser des serpents tout gonllés de venins ;

Être arbuste dans l'herbe et géant chez les nains ;

Tout cela ne vaut pas, o noble enfant de l'onde,

Le bonheur de flolter sur cette mer féconde

Qui vit partir Argo, qui vit naître Colomb,

D'y jeter par endroits la sonde aux pieds de plomb.

Et de voir, à travers la vapeur du cigare,

Décroître à l'horizon Mantinée ou Mégare !

Que si tu nous voyais, ô lils de l'Archipel, Quand la presse a battu l'unanime rappel, Créneler à la hâte un droit qu'on veut détruire, Ou, foule dévouée à qui veut nous conduire, Contre un pouvoir pygmée agitant son beffroi. Nous ruer pêle-mêle à l'assaut d'une loi ; Sur ces combats d'enfants, sur ces frêles trophées, Oh ! que tu jetterais le dédain par bouffées, Toi qui brises tes fers rien qu'en les secouant. Toi dont le bras, la nuit, envoie en se jouant, Avec leurs icoglans, leurs noirs, leurs femmes nues. Les capitans-pachas s'éveiller dans les nues.

Va, que te fait l'oubli de ceux dont tu rirais Si tu voyais leurs mains et leurs âmes de près ? Que t'importe ces cœurs faits de cire ou de pierre, Ces mémoires en qui tout est cendre et poussière, Ce traitant (|ui, du peuple infructueux fardeau. N'est bon qu'à s'emplir d'or comme l'éponge d'eau, Ce marchand accoudé sur son comptoir avide, Et ce jeune énervé, face imbécile et vide. Eunuque par le cœur, qui n'admire à Paris Que les femmes de race et les chevaux de prix ! Que t'importe l'oubli de l'Europe, où tout coule. L'homme et l'événement, sous les pieds de la foule ! De Paris qui s'éveille et s'endort tour à tour.

Et fait un mauvais rC'xc en attendant le jour!

De Londre où l'hôpital ne vaut pas l'hippodrome!

De Rome qui n'est plus (pie l'éeaille de Rome!

Et de ceux qui sont rois ou trihuns, et de ceux

Qui tiennent ton Hellé sous leur joug paresseux,

Vandales vernissés, blonds et pâles barbares,

Qui viennent au pays des rudes palikares,

Tout restaurer, mcuurs, peuple et monuments, hélas !

Civiliser la Grèce et gratter Phidias !

Et puis, qui sait — - candeur (pie j'admire et que j'aime ! Si tu n'as pas fini par t'oublier toi-même !

Que t'importe! Tandis que, debout sur le port.

Tu vends à quehjue anglais un passage à Ion bord ;

Ou (]ue tu lais louler et ranger sur la grève

Des ballots que longtemps le marchand vit en r('ve ;

Ou que ton joyeux rire accueille tes égaux,

Tes amis, les patrons de Corinthe et d'Argos ;

Peut-être en ce moment quelque femme de Grèce,

Dont un bandeau païen serre la noire tresse,

Mère féconde, ou lillc avec de vieux parents.

Tourne sur toi ses yeux fixes et transparents,

Se souvient de Psara, de Chio, de Nauplie,

Et de toute la mer de Canaris rem[)lie,

Et, t'admirant de loin comme on admire un roi,

Sans oser le parler, passe en priaiil [xuir loi!

18 septembre 1835

Il n'avait pas vingt ans. Il avait abusé

De tout ce qui peut être aimé, souillé, brisé.

Il avait tout terni sous ses mains effrontées.

Les blêmes voluptés sur sa trace ameutées

Sortaient, pour l'appeler, de leur repaire impur

Quand son ombre passait à l'angle de leur mur.

Sa sève nuit et jour s'épuisait aux orgies

Comme la cire ardente aux mèches des boueies.

Chassant l'été, l'hiver il posail au liasaid

Son coude à l'Opéra sur Gluck ou sur Mozart.

Jamais il ne Irempail sa tète dans ces ondes

Qu'Homère et que Shakspeare épanchent si profondes.

Il ne croyait à rien; jamais il ne rêvait;

Le bâillement hideux siégeait à son chevet;

Toujours son ironie, inféconde et morose,

Jappait sur les talons de quelque grande chose ;

Il se faisait de tout le centre et le milieu ;

Il achetait l'amour, il aurait vendu Dieu.

La nature, la mer, le ciel bleu, les étoiles,

Tous ces vents pour qui l'âme a toujours quelques voiles,

N'avaient rien dont son cœur fût dans l'ombre inquiet.

11 n'aimait pas les champs. Sa mère l'ennuyait.

Enfin, ivre, énervé, ne sachant plus que faire.

Sans haine, sans amour, et toujours, ô misère!

Avant la fin du jour blasé du lendemain,

Un soir qu'un pistolet se trouva sous sa main,

Il rejeta son âme au ciel, voûte fatale,

Comme le fond du verre au plafond de la salle.

Jeune homme, tu fus lâche, imbécile et méchant.

Nous ne te plaindrons pas. Lorsque le soc tranchant

A passé, donne-t-on une larme à l'ivraie?

Mais ce que nous plaindrons d'une douleur bien vraie.

C'est celle sur laquelle un tel fils est tombé.

C'est ta mère, humble femme au dos lent et courbé,

Qui sent fléchir sans toi son front que l'âge plombe,

Et qui fit le berceau de qui lui fait sa tombe !

Nous ne te plaindrons pas, mais ce que nous plaindrons. Ce qui nous est encor saci"é sous les afl'ronts,

IL ^' AVAIT PAS ViyGT ANS 87

C'est culte triste enluiit (|ui jiulis pure et tendre Chantait à sa mansarde où ton or l'alla prendre, Qui s'y laissa tenter comme au soleil levant, Croyant la faim derrière et le bonheur devant ; Qui voit son âme, hélas, ([u'on mutile et qu'on foule, Ê|)arse maintenant sous les pieds de la loule ; Qui pleure son parl'nm |)iir l<ni souffle enlevé; Pauvre vase de fleurs tomhé sur le pavé !

Non, ce que nous plaindrons, ce n'est pas toi, vaine ombre,

Chifl're (|u'on n'a jamais compté dans aucun nombre.

C'est ton nom jadis pur, maintenant avili.

C'est ton père expiré, ton père enseveli.

Vénérable soldat de notre armée ancienne,

Que ta tombe en s'ouvrant réveille dans la sienne!

Ce sont tes serviteurs, tes parents, tes amis.

Tous ceux qui t'entouraient, tous ceux qui s'élaionl mis

Follement à ton ombre, et dont la destinée

Par malheur dans la tienne était enracinée.

C'est tout ce qu'ont flétri tes caprices ingrats.

C'est ton chien qui l'aimait et que tu n'aimais pas !

l'oiir loi, triste orgueilleux, riolie au cour infertile.

Qui vivais impuissant et (jui meurs inutile.

Toi qui tranchas tes jours pour faire un ikmi de bruit,

Sans même être aperçu, retourne dans lu iniil !

C'est bien. Sors du festin sans qu'un flambeau s'efl'ace!

Tombe au torrent, sans même en troubler la surlace !

Ce siècle a son idée; elle marche à grands pas

Et toujours à sou but. Tou sépulcre n'est pas De ceux qui la feront trébucher dans sa route. Ta porte en se fermant ne vaut pas qu'on l'écoute. Va donc! Qu'as-tu trouvé, ton caprice accompli? Voluptueux, la tombe, et vaniteux, l'oubli !

Avril IlSoI.

Certe, une telle mort, ignorée ou connue,

N'importe pas au siècle, et rien n'en diminue ;

On n'en parle pas même et l'on passe à côté.

Mais lorsque, grandissant sous le ciel attristé,

L'aveuûle suicide étend son aile sombre

Et prend à chaque instant plus d'âmes sous son ombre;

Quand il éteint partout, hors des desseins de Dieu,

Des fronts pleins de lumière et des cœurs pleins de feu;

Quand Robert, qui voilait, peintre au pinceau de flamme.

Sous un regard serein l'orage de son âme,

Rejette le calice avant la fin du jour

Dès qu'il en a vidé ce qu'il contient d'amour;

Quand Castlereagh, ce taon qui piqua Bonaparte,

Cet anglais mélangé de Carthage et de Sparte,

Se plonge au cœur l'acier et meurt désabusé.

Assouvi de pouvoir, de ruses épuisé ;

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