‹ Les chants du crépuscule (volume 2)Chapitre 6 sur 90 · IL ^' AVAIT PAS VINGT ANS · texte numérisé non relu

IL ^' AVAIT PAS VINGT ANS

Quand Rabbe de poison inonde ses blessures ;

Comme un cerf poursuivi d'aboyantes morsures,

Lorsque Gros haletant se jette, i'aible et vieux,

Au fleuve, pour tromper sa meute d'envieux ;

Quand de la mère au fils et <lu père à la fille,

Partout ce vent de mort ébranche la famille ;

Lorsqu'on voit le vieillard se bâter au tombeau

Après avoir longtemps trouvé le soleil beau,

Et l'épouse quittant le foyer domestique.

Et l'écolier lisant dans quelque livre antique.

Et tous ces beaux enfants, hélas ! trop tôt mûris,

Qui ne connaissaient pas les hommes, qu'à Paris

Souvent un songe d'or jusques au ciel enlève,

Et qui se sont tués quand, du haut de leur rêve

De gloire, de vertu, d'amour, de liberté,

Ils sont tombés le front sur la société ; —

Alors le croyant prie et le penseur médite !

Hélas ! l'humanité va peut-être trop vite.

Où tend ce siècle? où court le troupeau des esprits?

Rien n'est encor trouvé, rien n'est encor compris ;

Car beaucoup ici-bas sentent (pie l'espoir tombe.

Et se brisent la tète à l'angle de la tombe.

Comme vous briseriez le soir sur le pavé

Un œuf où rien iio germe et qu'on n'a pas couvé!

Mal d'un siècle en travail où lout se décompose!

Quel en est le remède et quelle en est la cause?

Serait-ce que la foi derrière la raison

Décroît comme un soleil qui baisse à l'horizon?

Que Dieu ^'esl plus compté dans ce que l'homme fonde?

POÉSIE. — ni. ^-

Et qu'enfin il se fait une nuit trop profonde Dans ces recoins du cœur, du monde inaperçus, Que peut seule éclairer votre lampe, ô Jésus ! Est-il temps, matelots mouillés par la tempête, De rebâtir l'autel et de courber la tête? Devons-nous regretter ces jours anciens et forts Où les vivants croyaient ce qu'avaient cru les morts, Jours de piété grave et de force féconde, Lorsque la bible ouverte éblouissait le monde !

Amas sombre et mouvant de méditations !

Problèmes périlleux ! obscures questions

Qui font que, par moments s'arrètant immobile.

Le poëte pensif erre encor dans la ville

A l'beure où sur ses pas on ne rencontre plus

Que le passant tardif aux yeux irrésolus

Et la ronde de nuit, comme un rêve apparue.

Qui va tàtant dans l'ombre à tous les coins de rue !

4 septeiiibrL' lS3o.

Oli ! niiisullcz jamais une femme qui tombe!

Qui sait sous quel fardeau la pauvre àme succombe?

Qui sait combien de jours sa faim a combattu?

Quand le vent du mallieur ébi-anlait leur vertu,

Qui de nous n'a pas vu de ces femmes brisées

S'y cramponner longtemps de leurs mains épuisées !

Comme au bout d'une brandie on voit étinccler

Une goutte de pluie où le ciel vient briller,

Qu'on secoue avec l'arbre et <pii tremble et <{ui lutte,

Perle avant de tomber et fange après sa chute !

La faute en est à nous. A toi, riche! à Ion oi"! Celte fange d ailleurs contient l'eau pure encor.

Pour que la goutte d'eau sorte de la poussière, Et redevienne perle en sa splendeur première, Il suffit, c'est ainsi que tout remonte au jour. D'un rayon de soleil ou d'un rayon d'amour !

6 septembre 1835.

Page 1