‹ Les chants du crépuscule (volume 2)Chapitre 8 sur 90 · CONSEIL · texte numérisé non relu

CONSEIL

De quelque vieux soldat pressent les mains loyales.

Et demandent, avec des sanglots supei-Hus,

Aux valets, c|ui déjà ne leur ré|)ondent plus,

D'où viennent ces runieuis, ces terreurs, ce mystère,

Et les ébranlements de celle affreuse terre

Qu'ils sentent remuer comme la mer aux vents,

Et (jui ne tremble pas sous les autres enfants !

Hélas! vuus crénelez vos mornes Tuileries;

Vous encombrez les ponts de vos ai-lilleries ;

Vous gardez clia(|ue rue avec un réî^imenl ;

A (|Uoi bon? à (juoi bon? De moment en moment

La tourbe s'épaissit, grosse et désespérée

Et terrible; et ([u'imporle, à l'heure où U'iii' marée

Sort et monte en luirlaiil du lond Au gouffre amer,

La nutraille à la l'onle cl hi iji-clc h la mer!

0 redoutable épocpie ! et quels temps que les nôtres ! Où, rien qu'en se serrant les uns contre les autres, Les hommes dans leurs plis écrasent tours, châteaux. Donjons (|ue les captifs rayaient de leurs couteaux. Créneaux, [)ortes d'airain comme un carton pl(»yées. Et, sur leurs boulevards vainement appuyées. Les pâles garnisons, et les canons de fer Broyés avec le mur comme l'os dans la chaii' !

Comment se défendra ce roi (piun peuple assiège? Plus léger sur ce flot que sur l'onde un vain liège. Plus vacillant (jue l'ombre aux approches du soir,

Écoutant sans entendre et regardant sans voir,

Il est là qui frissonne, impuissant, infertile.

Sa main tremble, et sa tête est un crible inutile

— Hélas ! hélas ! les rois en ont seuls de pareils ! —

Qui laisse tout passer, hors les mauvais conseils !

Que servent maintenant ces sabres, ces épées,

Ces lignes de soldats par des caissons coupées ;

Ces bivouacs, allumés dans les jardins profonds,

Dont la lueur sinistre empourpre les plafonds ;

Ce général choisi, qui déjà, Aaine garde,

Sent peut-être à son front sourdre une autre cocarde ;

Et tous ces cuirassiers, soldats vieux et nouveaux,

Qui plantent dans la cour des pieux pour leurs chevaux?

Que sert la grille close et la mèche allumée?

11 faudrait une tête et tu n'as qu'une armée !

Que faire de ce peuple à l'immense roulis, Mer qui traîne du moins une idée en ses plis, Vaste inondation d'hommes, d'enfants, de femmes, Flots qui tous ont des yeux, vagues qui sont des âmes?

Malheur alors ! 0 Dieu ! faut-il que nous voyions

Le côté monstrueux des révolutions !

Qui peut dompter la mer? Seigneur! (jui peut répondre

Des ondes de Paris et des vagues de Londre,

Surtout lorsque la ville ameutée aux tambours

Sent ramper dans ses flots l'hydre de ses faubourgs !

Dans ce palais fatal où l'empire s'écroule,

CONSKIL 99

Dont la porte bientôt va ployer sous la foule, Où l'on parle tout bas de passages secrets. Où le roi sent déjà (pion le sert dt; moins près, Où la mère en tremblani lil à l'enlant (pii [)leure, 0 mon Dieu! (|ti(> va-l-il se passer totit à l'Iieure? Commenl vont-ils jonei- avec ee nid de rois? P(tui(pi(»i l'aiil-il rpiaux jours où le pauvre aux abois Sent sa liaine des grands de ee qu'il soufTre accrue, Noire l'aule on la leur le làelient dans la ineï Temps de deuil nù l'émeute en fureur sort de tout! Où le peuple devient difforme tout à coup !

Malheni' doue! c'est fini. Plus de barrière au Irône!

Mais Dieu garde un lic'sor à cpii lui fil launnuie.

Si le prince a laissé, dans des temps moins cliangeants,

L'empreinte de ses pas à des seuils indigents.

Si des bienfaits cacliés il fut |)arfois complice,

S'il a souvent dit : grâce! où la loi dit ; su|)plice !

Ne désespérez |)as. Le |)euple aux mauvais jours

A pu tout oublier. Dieu se souvient toujours!

Souvent un cri du cœur sorti d'une bumble houche

Désarme, impérieux, une foule faroucbe

Qui tenait «me proie en ses poings triomphants.

Les mères aux lions font rendre les enfants!

Ob ! dans cet instant même où le naufrage gronde,

Où l'on stMit (pi'un boulet ne peut rien eouire une onde,

Où, li(|uide, et fangeuse, et pleine de courroux,

La populace à l'odl slupide, aux cheveux roux.

Aboyant sur le seuil couinie un cliieu pour (pi'on ouvre,

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Arrive, éclaboussant les chapiteaux du Louvre, Océan qui n'a point d'heure pour son reflux; Au moment où l'on voit que rien n'arrête plus Ce flot toujours grossi que chaque instant apporte, Qui veut monter, qui hurle, et qui mouille la porte ; C'est un spectacle auguste et que j'ai vu déjà Souvent, quand mon l'egard dans l'histoire plongea. Qu'une bonne action, cachée en un coin sombre, Qui sort subitement toute blanche de l'ombre. Et comme autrefois Die^i qu'elle prend à témoin, Dit au peuple écumant : Tu n'iras pas plus loin !

nécemhrp l.SIU.

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Le grand homme vaincu peu! perdre en un instant Sa gloire, son empire, el son Irône éclatant.

El sa couronne qu'on renie, Toul, jusqu'à ce prestige à sa grandeur mêlé Qui faisait voir son front dans un ciel étoile;

Il garde toujours son génie!

Ainsi, (luaiid la bataille enveloppe un drajieau, Toul ce qui n'est qu'azur, écarlate, oripeau.

Frange d"or, tuni(|ii(' Af^ soie, Tomhe sons la mitraille en im moment liaclié. Va, lainix'an par lambeau, s'en va comme arraché

Par le liée d'iiii oiseau de ((loie ;

El cju'im])orle? A travers les cris, les pas, les voix, Et la mêlée en l'eu qui sur tous à la fois Fait tourner son horrible meule, Au plus haut de la hampe, orgueil des bataillons, Où pendait cette pourpre envolée en haillons, L'aisfle de bronze reste seule !

21 Cévrior IS.'io.

XVIF

A ALPHONSE IIABBE

MOUl LE ol DKCEHBKE 1829

Hélas! (|ue l'ais-tu (ionc, ô Rabbe, ô mon ami, Sévère historien dans lu tombe endormi !

Je l'ai pensé souvent dans mes heures funèbres. Seul près de mon flambeau qui rayait les ténèbres, 0 noble ami, pareil aux hommes d'autrefois. Il niaïKjiir pai'mi nous ta voix, ta forlc voix

un LES CHANTS DU CRÉPUSCULE

Pleine de l'équité qui gonflait ta poitrine ; II nous manque ta main qui grave et qui burine, Dans ce siècle où par l'or les sages sont distraits, Où ridée est servante auprès des intérêts, Temps de fruits avortés et de tiges rompues, D'instincts dénaturés, de raisons corrompues, Où, dans l'esprit humain tout étant dispersé. Le présent au hasard flotte sur le passé.

Si parmi nous ta tête était debout encore. Cette cime où vibrait l'éloquence sonore, Au milieu de nos flots tu serais calme et grand. Tu serais comme un pont posé sur le courant.

Tu serais pour chacun la voix haute et sensée Qui fait que tout brouillard s'en va de la pensée, Et que la vérité, qu'en vain nous repoussions, Sort de l'amas confus des sombres visions.

Tu dirais aux partis qu'ils font ti'op de poussière Autour de la raison pour qu'on la voie entière ; Au peuple, que la loi du travail est sur tous Et qu'il est assez fort pour n'être pas jaloux ; Au pouvoir, que jamais le pouvoir ne se venge. Et que pour le penseur c'est un spectacle étrange Et triste quand la loi, figure au bras d'airain, Déesse qui ne doit avoir qu'un front serein. Sort à de certains jours de l'urne consulaire L'œil hagard, écumaule et folle de colère.

A AL1MIUNSI-: UABBE lo.>

1"^! CCS jeunes esprits, à (jui tu souriais,

Et que leur âge livre aux rêves inquiets.

Tu leur (lirais : -- Amis, nés \)i>\\y des l('iii|»s prospères.

Oh! n'allez pas errer oomnic ont erré vos pères!

Laissez mûrir vos fronts ! gardez-vous, jeunes gens,

Des systèmes dorés aux plumages changcanis

Qui diiii^ les carrefours s'en vont faire la idiie ;

Kl (le ce qu'en vos coMirs l'Amérique secoue.

Peuple à peine essayé, nation de hasard.

Sans tige, sans passé, sans histoire et sans art ;

Et de cette sagesse im[)ie, envenimée,

Du cerveau de Voltaire éclose tout armée.

Fille de l'ignorance cl de l'orgueil, posant

Les lois des anciens jours sur les mœurs d'à présent.

Qui refait un chaos partout où fut un monde,

Qui rudement enfonce, o démence profonde !

Le casque étroit de Sparte au front du viiMix Paris.

Qui dans les temps passés, mal lus et mal conipiis,

Viole eflVoutément tout sage pour lui faire

Un monstre qui serait la terreur de son i)ère ;

Si bien ([ue les héros antiques tout tremblants

S'en sont voilé la face, et qu'après trois mille ans.

Par ses embrassements réveillé sous la pierre,

Lycurguc qu'elle épouse enfante; Robespierre! —

Tu nous dirais à tous : — Ne vous endormez pas!

Veillez et soyez prêts ! car iléjà |)as à pas

La main de l'oiseleur dans r()ini)re s'est glissée

iMiKsi i;. — m. * *

Partout où chante un nid couvé par la pensée !

Car les plus nobles cœurs sont vaincus ou sont las !

Car la Pologne aux fers ne peut plus même, liélas !

Mordre le pied du czar appuyé sur sa gorge !

Car on voit chaque jour s'allonger dans la forge

La chaîne que les rois, craignant la liberté,

Font pour cette géante endormie à côté !

Ne vous endormez pas! travaillez sans relâche!

Car les grands ont leur œuvre et les petits leui- lâche.

Chacun a son ouvrage à faire. Chacun met

Sa pierre à Tédifice encor loin du sommet.

Qui croit avoir fini pour un roi qu'on dépose

Se trompe. Un roi qui tombe est toujours peu de chose.

11 est plus difficile et c'est un plus grand poids

De relever les mœurs que d'abattre les rois.

Rien chez vous n'est complet. La ruine ou l'ébauche.

L'épi n'est pas formé que votre main le fauche !

Vous êtes encombrés de plans toujours rêvés

Et jamais accomplis. Hommes, vous ne savez.

Tant vous connaissez peu ce qui convient aux âmes,

Que faire des enfants ni que faire des femmes !

Où donc en êtes-vous? Vous vous api)laudissez

Pour quelques blocs de lois au hasard entassés !

Ah! l'heure du repos pour aucun n'est venue.

Travaillez ! Vous cherchez une chose inconnue,

Vous n'avez pas de foi, vous n'avez pas d'amour,

Rien chez vous n'est encore éclairé du vrai jour !

Crépuscule et brouillards (|uo vos ])lus clairs systèmes !

Dans vos lois, dans vos mœurs, et dans vos esprits mêmes.

A AIJMIONSK RABBK in:

Parhuil l'aiilir lilaiicliâli-c ou le coucliaiil venncil ! Nulle |)arl \r uiidi ! nulle pail le soleil! —

Tu pai'lerais uiusi dans des livres austères,

Comme parlaient jadis les aueieiis solitaires,

Comme parlent tous eeux devant (jui l'on se lait.

Et l'on t'écouterait eomme on les écoulait.

Et l'on viendrait vers loi dans ce siècle plein d'ombre

Où, chacun se heurtant an\ obstacles sans nombre

Que faute de lumière ou lâte avec la main.

Le conseil manque à lame cl le yuide au chemin.

Hélas ! à cha<iue instant des souilles de tempêtes

Amassent plus de brume cl d'ombre sur nos Icles.

De moment eu moment l'avenir s'assombni.

Dans le calme du cceur, dans la |.aix de l'esprit.

Je t'adressais ces vers, où mou àme sereine

N'a laissé sur la |)ierre écumer nulle haine,

A toi ([ui dors couché dans le tombeau pi'oi'ond,

A loi (jui ne sais plus ce (|ue les hommes l'ont !

Je t'adressais ces vers pleins de tristes présages.

Car c'est bien Ibllement (jue nous nous croyions sages

Le combat furieux recommence à gronder

Entre le droit de croître et le droit d'émonder ;

La bataille où les lois athuiuenl les idées

108 LES CHANTS 1)1 CIIÉPLSGULE

Se mêle de nouveau sur des mers mal sondées ; Chacun se sent troublé comme l'eau sous le vent ; Et moi-même, à cette heure, à mon foyer rêvant. Voilà, depuis ciuq ans qu'on oubliait Procuste, Que j'entends aboyer au seuil du drame auguste La censure à l'haleine immonde, aux ongles noirs, Celte chienne au Iront l)as qui suit lous les pouvoirs, Vile, et mâchant toujours dans sa gueule souillée, 0 muse! quelque pan de la robe étoilée !

Hélas! (jue fais-tu donc, ô Ral)l)e, û mon ami. Sévère historien dans la louibe endormi?

J i scplciiiliri' IK.jo.

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