LA MORT HEROÏQUE DE HOANG RU'O'U
C'est un souffle d'air pur qui a formé les corps; Et tout ce qui existe au ciel et sur la terre, Le soleil, les étoiles, les montagnes, les
[fleuves.
Les hommes et les choses, tout à la même
[origine.
Dans le temps de malheur le héros se révèle, Que le sort des combats lui soit ou non propice La gloire lui survit, elle est impérissable.
Le plus fidèle serviteur du royaume
Fut l'illustre Tow^ Doc de Hanoï et NinhBinh,
Qui pendant plus de trois années eut à résou-
[dre.
Les questions politiques les plus délicates.
Il avait autrefois combattu les français,
Et bien qu'en apparence il fût devenu leur ami, Il n'avait qu'un désir, recommencer la lutte.
Le 8e jour du 3e mois de Tannée Nhan-Ngo,
Sur le déclin de Theure Thin,
Il prit ses dispositions de combat.
Cent soldats aguerris et mille mercenaires
Se placèrent à sa voix sur les murs de la ville.
Et pour stimuler le courage de tous,
Il fit distribuer des tasses de vin de riz.
Les mandarins civils et les officiers rassem-
[blés, Jurent de lui obéir et de défendre la citadelle ; Lui, les exhorte et sa voix se fait encore en-
[tendre.
Que déjà le canon gronde sur le fleuve.
Les mandarins aussitôt entrent en fureur Et regardent s'avancer cette bande de chiens
[et de chèvres ', De quatre côtés le feu des fusils éclate.
Il faut mettre en fuite les âmes de ces diables
[blancs.
I. Allusion à ce passage d'une proclamation de Tu Duc disant que « les Français aboient comme des chiens mais se sauvent comme des chèvres ».
Beaucoup d'entre eux tombent sous nos (coups,
Et les habitants de la ville applaudissent à [ce spectacle,
Nos officiers et nos soldats sont pleins d'aria deur.
Et résistent vaillamment aux portes de TEst fet du Nord.
« Allons, courage, et maudits soient les franj çais !
Qu'ils soient extermines jusqu'au dernier ».
Hélas! nos imprécations sont vaines.
Notre vaillance devait nous assurer la victoire,
iMais la ruse des ennemis les fait triompher [de nous.
Ils lancent des projectiles sur la poudrière
[qui s'enflamme, Et le porte étentard, épouvanté, prend la fuite. Officiers et soldats courent en désordre de
[tous côtés, F-n voyant les diables étrangers escalader lès
[murailles.
Qui se montra alors fort et courageux?
Qui se précipita pour ranimer l'ardeur des
[soldats?
Qui garda seul son serment de fidélité?
Q^i se souvint qu'il avait Juré sur sa tète, ï^e défendre la citadelle du roi?
douloureuse tempête, ô pluie froide et '
[triste!
Qui vint abattre les cœurs et désespérer les
[âmes !
Ciel haut, mer large, terre épaisse, Et vous montagne Nung et fleuve Nhi Vous fûtes témoin de son héroïque sacrifice, jour néfaste, ô souvenir douloureux !
Est-il quelqu'un qui vous évoque sans frémir?
On recherchait partout le héros vaincu.
On le trouva pendu aux branches d'un arbre.
Son corps fut recueilli et chacun donna son
[obole, Pour l'inhumer pieusement dans la maison
[d'école.
.Depuis l'année Raû jusqu'à ce jour,
A peine s'est-il écoulé dix ans,
Et notre ville a été prise deux fois,
La citadelle est dévastée, les fleurs ont
[disparu.
Le trésor est vide, les mandarins sont dis-
[persés.
Pendant cette longue période de malheurs, Combien a-t-on compté de serviteurs fidèles?
Combien parmi les hauts fonctionnaires, Ont donné leur vie pour le roi?
Deux seulenient, le premier c'est Nguyen [Tri Phu'o'ng ;
Le second, c'est le gouverneur Hoang Ru'o'u.
Quant à tous les autres officiers et fonction-
[naires, Ceux-là qui, dans le temps de calme et de
[paix publique.
Revêtus de somptueux uniformes et d'habits
[de cour.
N'avaient eu d'autre souci que d'opprimer le
[peuple.
Et d'assouvir leur soif de richesses et d'hon-
[neurs.
Nous les avons vus à l'heure du danger, Les yeux troublés et les pieds tremblants.
Tel le commandant en chef Le Trinh,
Et ses officiers supérieurs qui, au fort du
[combat, Donnèrent aux soldats l'exemple de la fuite, Que n'ont-ils pas mérité pour avoir préféré, La vie honteuse à la mort héroïque.
Et vous tuân phu Binh Chi, vieillard lâche,
Est-il pour vous assez de mépris?
Malgré vos cinquante ans, malgré les bienfaits
[sans nombre, Que vous aviez reçus du roi.
Malgré votre serment de combattre jusqu'à
'la mort.
Vous fûtes le premier à fuir.
Pourquoi doncêtes-vous revenu parmi nous?
Que faites-vous ici, qu'espérez-vous encore ? Attendez-vous l'heure de la revanche ?
Voulez-vous de nouveau combattre les fran-
[çais?
Qui vous retient ici, est-ce la vue des jolies
[filles ?
Ou votre affection pour votre vieille mère?
Souvent, depuis ce jour, le remords troublant
[votre cœur, Vous avez résolu de vous laisser mourir de
[faim ; Mais votre gourmandise n'a jamais pu résister, A la vue d'aliments savoureux.
Comment le contact des hommes fidèles, Ne vous fait-il pas mourir de honte?
Et cet autre chef de la justice, nommé Ba, Grand mandarin et prince de sang royal, Comment put-il voir la ville de ses ancêtres, La vieille cité de Thang Long tomber aux [mains des étrangers?
Et le quan bo, âgé de 70 ans, Qu'attendait-il du peu qui lui restait à vivre, Pour le soustraire aussi lâchement au devoir. Et fuir du fleuve Rouge aux forêts du Tan Vien !
Quant aux petits fonctionnaires infidèles, Le nombre en est incalculable.
Mais le souvenir de leur honte restera dans [l'histoire.