LES FRANÇAIS
Jadis nous étions nos maîtres.
Aujourd'hui les Français sont venus parmi [nous.
Le ciel est bas, la terre est haute, Annamites et Chinois sont soumis aux gens
[de l'Ouest, Qui donc reconnaîtrait le vieux pays d'An-
[nam?
Les buissons ont fait place à de riches mai-
[sons ; Ceux qui n'avaient pas de culotte ont au-
[jourd'hui des souliers.
Mais jamais on ne vit de si honteuses cho-
[ses :
Les filles publiques sont devenues de gran- [des dames,
Les vauriens sont tout puissants, Les vieilles Temmes sont craintives.
Jadis le roi régnait sur le royaume entier,
CHANTS, CONTRE LES FRANÇAIS l35
Aujourd'hui le Tonkin est séparé derAnnam.
Les savants sont partout délaissés ou pour-
[suivis, Les ignorants et les traîtres ont tous les em-
[plois.
Les enfants des gueux et des paysans Sont boys et cuisiniers, revêtent de riches
[habits, Et se donnent des airs de fils de mandarins.
Les fidèles serviteurs du roi Se tiennent tristement à l'écart sous leur
[chaume ; Les mandarins infidèles et les flatteurs Emploient tous les moyens pour s'enrichir, Obtenir des emplois, des grades, des hon-
[neurs ; C'est là leur seul souci et leur seule ambi-
[tion.
Quand donc notre pays retrouvera-t-il le
Tcalme !
Il ne faudrait pas croire, d'après les quelques pièces qui précèdent, que le peuple Annamite déteste les français. Ces poésies
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sont l'œuvre des lettrés, nos ennemis; ils s'efforcent, comme nous l'avons dit plus haut, en exaltant le sentiment patriotique de l'annamite, de profiter de nos fautes et de nos imprudences qui, les unes comme les autres, proviennent de l'ignorance dans laquelle nous sommes de l'histoire et des mœurs du pays, pour nous discréditer et nous rendre impopulaires.
Les lettrés se sont vus, à notre arrivée, dépossédés de leurs privilèges d'exactions; nous avons institué près de chaque mandarin important un contrôle fort gênant, c'est là leur seul grief contre nous.
Quant au pauvre peuple, depuis des siècles taillable et corvéable, bétail soumis, aimant la paix comme tous les peuples agriculteurs; (les chansons qu'on vient de lire en font foi), il nous sera soumis si nous savons être pour lui des protecteurs, si nous savons lui assurer le calme auquel il aspire pour travailler en paix; si nous savons respecter ses sanctuaires, sa famille, ses croyances, ses coutumes, ses traditions, quelque bizarre, quelque absurde même que tout cela nous paraisse; en un mot si nous ne remplaçons pas le mandarinat chinois et le manda-
rinat annamite dont nous avons voulu Taffranchir, par un intolérable mandarinat français.
Ces convictions sont le résultat de quatre années d'administration pédagogique, pendant lesquelles nous avons été constamment en rapports avec la famille annamite, c'està-dire avec Tàme même de la nation.
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Il n'y a pas, à proprement parler, de théâtre annamite; c'est le théâtre chinois que les Annamites ont pris de toutes pièces, avec sa scène toujours ouverte, ses accessoires, ses costumes et son orchestre; nous ajouterons même que pendant longtemps on n'a joué en Annam que des pièces chinoises, en langue chinoise, et que ce n'est qu'à une époque relativement récente que des auteurs qui, du reste, n'ont pas été pour la plupart imprimés, ont composé des scénarios rappelant certaines phases intéressantes de l'histoire ou de la vie publique annamite. Mais les costumes sont restés chinois, l'orchestre chinois, et si parfois le dialogue est en langue annamite, il est à chaque instant coupé de chants et de poésies qui sont, eux, comme nous l'avons dit dans l'avant-propos de cet ouvrage, en chinois de style écrit, c'est-à-dire absolument incompréhensibles à l'audition, inconvénient que ne parvient pas à faire disparaître le soin que prend l'acteur d'exagé-
rer, jusqu'à en perdre la voix, le rythme, le ton, la prosodie spéciale à chacun des caractères écrits qui, étant donné leur agencement synthétique et concret, ne peuvent être compris que par l'œil et non par Touïe.
Lès Chinois ont cependant un choix extrêmement varié de pièces de théâtre, écrites en chinois de langue parlée^ que les spectateurs comprennent et qui représentent des scènes de la vie ordinaire ; les Annamites ne les ont pas imités en cela, et même, lorsque nos acteurs ont sur la scène quelque chose à dire en annamite, ils n'emploient pas le langage de tous les jours, les locutions familières que tout le monde comprend, mais bien une langue soi-disant élevée dans laquelle les mots chinois, prononcés à Tannamite figurent pour un bon tiers.
Il suffira, pour avoir une idée du théâtre annamite, de lire la traduction d'une seule pièce, le lecteur remarquera que l'introduction de celle que nous donnons ici rappelle le prologue des mystères, farces et soties que Ton jouait jadis à Paris sur le Pont-Neuf.