POÉSIE MÉTRIQUE
5. — On se tromperait gravement en ne voyant dans la versification antique que des pieds. Ceux-ci se conjuguaient pour former des mètres ou mesures dont les durées se répartissent aussi entre le levé et le posé, qui forment la battue ou scansion.
Dans un mètre, chaque pied forme un temps. Ainsi deux ïambes (ou dipodie iambique) forment un mètre ïambique où chaque pied est un temps et où les deux temps sont égaux, puisque l'un et lautre ont trois unités de durée, au levé comme au posé :
6. — A noter que les anciens commençaient la battue aussi bien par le levé que par le posé. Il y avait des cas où, après avoir fini un vers au posé, on marquait encore le posé au début du vers suivant. De même pour le levé. La rythmique grécoromaine avait de ces heurts dont s'est privé l'art moderne eu uniformi.sant les procédés rythmiques. Nous commençons toujours nos mesures par le frappé ou posé. C'est depuis peu que l'on s'essaie à briser ce cadre étroit jiour échapper à la tyrannie de la barre de mesure. Celle-ci est devenue abusivement le signal du temps fort. L'art grégorien , comme nous le verron.s surtout dans les chants prosaïques (m° vol.), ne se rattache pas seulement à l'art antique par ses échelles modales, il en a hérité aussi d'une rythmique très riche et beaucoup plus libre.
7. — La forme des temps dans le mètre, ou celle des unité.s de durée dans le pied, peut subir des variantes. Ainsi dans l'ïambe la longue peut être monnayée en deux brèves. De même pour le trochée :
Les trois brèves i^ou tribraque) se battent donc à l'instar du
pied tvpe dont elles sont une variante. A l'inverse du nionnavaçfe, il y a la condensation.
Ex.
d.ict\le spondée
Les trois unités de l'ïambe ou du trochée \- peuvent devenir [ '__j
Les pieds qui ne sont lii monnayés ni condensés, mais ont la forme type, sont dits purs, et le posé portait sur le pied pur. Pureté et intensité concordaient. Le pied pur était le temps fort du mètre. Dans le chant, il n'en est pas toujours ainsi, et il arrive que l'intensité ou force soit déterminée par un autre élément.
8. — Les mètres, à leur tour, s'unissent pour former des vers que l'on nomme dimètres, trimètres, pentamètres et hexamètres, selon qu'ils sont composés de 2, 3, 4, S ou 6 mètres.
Ex. : Dimètre ïambique : Hexamètre dactylique ' :
Tétramètre trochaïque :
^^^^^=^ë^ii^
9. — Si le vers est d'une certaine longueur, il se partage en deux membres par une coupe ou césure dont la nature et la place sont, pour chaque espèce de vers, fixées par des règles traditionnelles.
Beaucoup d'aulres notions concernant les pieds, les mètres et les vers sont exposées dans les traités de métrique. Pour com-
' En ccrUiiis cas, les pieds de 5 cl 6 unités et même de 4 élaienl considéiés comme des mètres, vu leur loiigiicur : | 1 ^~|— ^ etc.
prendre l'adaptation de la mélodie au texte poétique des livmnes, ces données élémentaires suffiront en y ajoutant pour ciiaque espèce de vers certaines particularités.
10. — Dans les mots, il y a généralement une syllabe dont l'émission est appuyée. Cette mise en relief d'un des éléments syllal)iques fait l'unité du mot, et tel est le rôle de la syllabe accentuée. Ce phénomène est commun à toutes les langues, mais dans des conditions dilTérentes.
Dans les langues anciennes, l'accent était une élévation de la voix; la syllabe accentuée était plus aiguë. Cet accent courait à travers la poésie , sans aucune coïncidence obligatoire avec les longues du mètre ou avec le posé de la mesure. Pas plus cjue les poètes classic|ues grecs ou latins, les orateurs n'eurent ce souci ; les préceptes métriques , dans le rythme oratoire , ont trait à des clausules métriques, c'est-à-dire composées de longues et de brèves.
Mais avant le iv^ siècle , sous l'influence de causes diverses et notamment des invasions des barbares, les œuvres des grands poètes furent délaissées. La science de la prosodie métrique ne fut plus cultivée f[ue par les érudits. Sous ces ruines, l'accent conserva des racines profondes, mais en se transformant. Jadis rival, parfois auxiliaire de la quantité, il tendit à la dominer en devenant fort. Accentuer une syllabe, ce n'était plus seulement en hausser l'intonation , c'était aussi et surtout l'émettre plus forte que les autres. Le caractère dynamique de l'accent s'accusa de plus en plus. Grâce à cette transformation, l'accent devint un élément de rythme en revenant périodiquement. Le
IS LEri HYMNES
rvthme est en effet constitué par le jeu des temps forts et des temps faibles.
La poésie basée sur cet accent fort, élément naturel et universel du langage, devint par suite une poésie populaire. Telle fut celle du moyen âge et de sa liturgie '. Pour simplifié que fût cet art nouveau au regard de la métrique des anciens, il n'en était pas moins conforme aux lois du langage vivant . et en se perfectionnant, il produisit des œuvres vraiment belles.
L'Église fit sienne cette langue transformée par l'accent dvnamique et en usa pour la communauté chrétienne. La psalmodie, qui dès l'origine eut une part si large dans la liturgie, fut réglée par l'accent, sauf les particularités des cadences de médiante et de finale. L'hymnodie elle-même, à ses débuts, fut souvent rythmique, c'est-à-dire basée sur l'accent. A la vérité. les lettrés, comme .saint Ambroise et plus tard d'autres poètes chrétiens, composèrent des hymnes selon les mètres antiques ; mais la poésie accentuée persista toujours et, en Occident comme en Orient, finit par l'emporter. On aura quelque aperçu de l'hymnographie au cours des siècles par un bref résumé chronologique.
11. — Saint Éphrem (306-373) est regardé comme le plus éminent hvmnographe de l'Orient. Saint Grégoire de Nazianze (f 389) suivit son exemple pour lutter aussi contre larianisme. La forme rythmique domine déjà dans la poésie liturgique «le l'Orient. Saint Hilaire (•{- 368) rapporta de son exil ce genre de pièces liturgiques; il en traduisit quelques-unes du grec en latin et eu composa d'autres. Hymnorum carminé floruil primiis, dit de lui saint Isidore de Séville. ^L'lis. sauf trois, ces
' V. E<l. Bouvy : llythme tonique des métodies {Simes). — Dissertation sur la Psalmodie, par M. l'abbé PcUt, de Verdun (Paris, chez Didron}.
hymnes se sont perdues, et leur forme un peu tourmentée empêcha quelles devinssent populaires.
C'est saint Ambroîse de Milan (-J- 397) qui porta l'hymnographie latine à une telle perfection que ses compositions , aussi bien que celles de ses imitateurs, sont désignées depuis lanliquité chrétienne sous le nom d' Amhrosiani , chants ambrosiens , comme on dit : l'art palestrinien. Nous étudierons bientôt la facture et les caractéristiques de ces compositions, où s'unissent souvent la quantité et l'accent. Les critiques ont discuté sur les hymnes atlrijjuées avec plus ou moins de fondement au grand évèque de Milan. Les quatre suivantes ne lui sont pas refusées :
i. Veni Bedcmptor (jcnLium.