A UN AMI
Hier vous ôtes venu, plein de tristesse sombre,
Près de ma cheminée, à mes côtés, dans l’ombre, Vous asseoir solitaire, et là, tout en fumant, Pendant que vos regards contemplaient fixement Les charbons duvetés de la bûche noirâtre Qui s’éteignaient, mourants, sur la cendre de l’àtre, Vous m’avez dit d’un ton à la fois grave et doux :
« Les hommes sont méchants! ils vous haïssent, vous, » Vous qui n’avez jamais cherché dans vos pensées » Que le bien qu’il faudrait à leurs âmes blessées ;
» Vous que j’ai toujours vu le vaillant défenseur » De tout jeune homme ardent, sérieux et penseur » Qui marchait hardiment dans les pénibles voies » Où l’art a répandu ses douleurs et ses joies !
» Que leur avez- vous fait?
» Ceux vers qui votre main » Fut sans cesse tendue au milieu du chemin,
» Ceux pour qui vous avez, forçant les renommée’,
» Ouvert les gonds d’airain des barrières fermées,
» Ceux pour qui vous avez tenu, sans intérêt,
» Votre cœur grand ouvert et votre bras tout prêt,
» Ceux-là même, ceux-là méprisant toute honte,
» Sans que nulle pudeur jusqu’à leur face monte, n S’en vont, comme des chiens contre vous ameutés,
» Aboyer leur envie et leurs absurdités !
» Ils construisent autour de votre vie austère » Je ne sais quel rempart de haine et de colère,
» Vers lequel chacun d'eux accourant à grand pas,
» Vient pour vous assiéger et pour vous mettre à bas. b Ils sont là, se donnant des peines infinies b Afin de manœuvrer leurs lâches calomnies,
» Dont ils cherchent ensemble à diriger les coups » Afin de vous jeter devant eux à genoux !
» Ne sachant rien de vous — voire vie est murée — » Ils ont été chercher dans leur àme tarée,
» Je ne sais quel tissu de mensonges impurs,
» De conseils malfaisants et de propos obscurs,
» Un mélange malsain d'ironie et de blâme,
» Dans lequel ils voudraient envelopper votre âme !
» Soyez donc le plus fort ; vous êtes prévenu ;
» Cuirassez-vous d’airain, tenez le glaive nu !
» Soldat! défendez-vous!
» Ce n’est pas du courage
» De combattre au grand jour, découvrant son visage,
» Contre des ennemis qui ne se montrent pas,
» Qui glissent dans la nuit pour épier vos pas,
» Et qui, toujours voilés d’invisibles ténèbres,
» Arrangent à loisir leurs trahisons funèbres.
» Ce n’est plus être brave et c'est être imprudent,
» Que de s’en aller seul, audacieux, ardent,
» Méprisant le danger, méprisant les armures,
» S’exposer sottement à de lâches blessures !
« Il faut se mettre en garde et lutter ardemment » Contre ceux qui rêvaient votre rabaissement.
» Allez, ne craignez rien ! montrez-leur qui vous êtes, » Et que vous n’étes pas de ces débiles têtes
» Que le moindre ouragan incline sans effort » Comme un roseau courbé par le vent qui le tord !
» Prouvez que vous avez des racines vivaces,
» Que rien n’affaiblira vos robustes audaces ;
» Et que pour résister et demeurer debout,
» Vous saurez, au besoin, combattre jusqu’au bout! » *
Ami! soyez en paix! Je ne suis pas débile,
Je ne crains ni la mort, ni la trahison vile !
Sous de tels poids mon cœur n’est pas appesanti ; Laissez faire et parler : les méchants ont menti !
Je marche en regardant vers des choses sereines ; Qu’importe si des gens, gonflés de sourdes haines Yiehnent en grommelant baver sur mon chemin ; Aujourd’hui je le sais, je l’oublîrai demain !
Ils sont vains, ces bruits-là! le penseur qui travaille Ne doit point s’arrêter pour offrir la bataille Aux railleurs envieux qui sortent de leur trou Pour venir, en rampant, lui tirer au genou ;
Il doit marcher guidé par la voix qui l'appelle Et lui montre de loin la région nouvelle Où sera l’avenir, où doit germer la foi,
Où l’homme s’appuîra sur l'amour et la loi !
Lo reste importe peu !
Qu'importe le salaire
Qui doit payer le bien qu’il a tâché do faire ?
Qu’importe si Judas le vend? si ses amis Au moment du danger sont encore endormis?
Si des liens cruels attachent sa main maigre,
Si l’on offre à. sa soif l’éponge de vinaigre?
Qu importe si îe coup de lance ouvre son flanc, Si la couronne aiguë étreint son front sanglant ? Qu’importe?
Seul il sait jusqu’où va sa pensée Et le but qu’atteindra sa force dépensée , Impassible et muet, il s’éloigne en rêvant,
Sans entendre les cris balayés par le vent,
Sans ralentir le pas, sans détourner la tête Et sans daigner répondre aux bruits de la tempête
Si quelques envieux, méchants sans dignité,
Et ne comprenant rien à cette austérité Qui plane sur ma vie et la rend respectable, Inventent à grands frais un conte détestable,
Et vont de tous côtés pour essayer l’effet De leur invention, qu’est-ce que cela fait?
Je n’en suis pas troublé, mon ami, je vous jure ! Lorsqu’elle est aussi basse, on dédaigne l’injure ; Mon cœur a mieux à faire, et je sais tel affront Qui ne pourra jamais faire rougir mon front!
Laisscz-les donc cracher le fiel de leur envie ; Laisscz-lcs, laissez-les calomnier ma vie,
Et prêter à mon cœur tous les défauts qu’ils ont, Tous les vices méchants qu’ils rencontrent au fond De leur âme pétrie à tout sentiment lâche ;
Ils n’empêcheront pas que je suive ma tâche,
Car je sais quelle est bonne et que rien ne prévaut Contre nos actions lorsque leur but est haut !
Quand l’aigle est fatigué de demeurer à terre
Et qu’il veut regagner son ciel et son tonnerre,
Il s’élance du roc, et d’un coup d’aile sûr,
Il monte lentement vers l’éternel azur.
Il entend croasser les noirs corbeaux voraces
Qui tâchent, eux aussi, de monter sur ses traces;
Il s’arrête un instant, écoute leurs clameurs,
Sourit en comprenant ces sinistres rumeurs,
Et dirigeant son vol à travers les nuages,
Au-dessus des méchants, au-dessus des orages,
Au-dessus de l’envie et des cris superflus,
Il monte enfin si haut qu’il ne les entend plus !
Octobre I8t>4.