A CHARLES DE LA R O U N A T
Lorsque vient le printemps et que les prés sont verts. Lorsque le soleil mord la nature engourdie,
Lorsqu’on sent les parfums d’une brise attiédie Passer allègrement sous les deux découverts.
Lorsqu’on voit rajeunir, sous les jets de la sève,
Le vieux tronc fendillé des aubépins en fleurs ; Lorsqu’on se sent troublé par d’étranges langueurs, Comme on en a souvent, la nuit, pendant un rêve.
Quand le corps énervé ne vous obéit plus,
Quand l’esprit fatigué ne suit plus la pensée Qui demeure indécise, à demi condensée,
Comme un nuage obscur dans le cerveau perclus.
Quand on bâtit tout seul des châteaux en Espagne Au coin du feu, le soir, les pieds sur les chenêts,
Qu’on aspire aux sentiers bordés par les genêts,
Aux ruisseaux murmurants, aux fleurs, à la campagne.
Quand, sans force et sans joie, on s’ennuie à Paris, Qu’on est las de concerts, qu’on est las de théâtres, Et qu’on rêve pour soi l’existence des pâtres Qui mènent leurs troupeaux dans les ajoncs fleuris.
Il faut s’en aller vite ; il faut plier bagage, Laisser là ses ennuis, ses peines, ses fardeaux, Prendre le bâton blanc, mettre le sac au dos,
Et partir lestement pour un joyeux voyage*
Il est si bon d’aller vers les grands horizons Qui perdent dans le ciel leurs crêtes crevassées, Et de laisser chanter, au hasard, ses pensées Libres, comme un forçat échappé des prisons.
On va sans s’arrêter sur les routes battues,
Dans les chemins déserts, dans les prés, dans les champs, Sur les monts empourprés par les soleils couchants,
Près des humbles maisons de pampres revêtues.-
On va, le front au vent, parmi les foins nouveaux,
Se charmant aux chansons des oiseaux qu’on écoute, Et s’arrêtant à voir passer sur la grand’route Le gai roulier qui siffle en fouettant ses chevaux.
On cueille les roseaux sur le bord des rivières,
Avec les fleurs des champs on fait de gros bouquets ; On admire en passant les peupliers coquets Qui s’inclinent au vent ainsi que des bannières.
Quand la chaleur du jour rend le pas languissant, A l’aise l’on s’étend sur de vertes ramées,
Et l’on voit à travers ses paupières fermées Briller un beau soleil d’un rose éblouissant.
Puis on entre, le soir, bien las de sa journée, Dans un bouchon Qrné d’une branche de pin ; On y mange la soupe avec de bon gros pain Et du pctit-salc , près de la cheminée.
La nuit on y dort bien, dans de lourds draps épais, Un peu rudes peut-être, et sentant la lessive,
Sous les colliers d’oignons pendus à la solive Et le long des murs blancs badigeonnés à frais.
On repart le matin, à la première brise,
Comme un bon compagnon, pied leste et cœur joyeux, Et l’on s’en va content et libre sous les cieux,
Loin des laides cités que couvre l’ombre grise.
On écoute parler ces imposantes voix Qui s’élèvent du sein de la Mère-Nature,
Qui savent expliquer Dieu, dans leur saint murmure, Qui chantent sa grandeur et commentent ses lois.
Elles disent la fin et le secret des choses ;
Elles nous montrent Dieu qui s’agite dans tout,
Dans les arbres couchés, dans les arbres debout,
Dans le chant des oiseaux, dans le parfum des roses ;
Dans le vent adouci qui fait courber les joncs,
Dans le vent furieux qui jette bas les chênes,
Dans les blondes moissons qui jaunissent les plaines, Dans les raisins dorés qui pendent sur les monts ;
Dans les grands taureaux noirs qui marchent par les herbes, Dans le grillon bavard qui chante au coin des murs,
Dans le merle siffieur qui mange les fruits mûrs,
Dans les gais papillons qui volent sur les gerbes.
Il est en toute chose ! et malheur à celui Qui ne sait pas le voir en tout, partout, sans cesse, Dans les œuvres d’amour, de joie ou de tristesse, Et qui ne se sent pas vivre et vibrer en lui !
Mai 1852.