‹ Les chants modernesChapitre 18 sur 51 · A THÉOPHILE GAUTIER · texte numérisé non relu

A THÉOPHILE GAUTIER

Dans un grand cimetière aux lugubres allées, Sous les bois de cyprès qui ceignent Scutari, J’ai vu souvent passer des femmes long-voilées Qui portaient à la main un bouquet défleuri !

Elles allaient s’asseoir sur les tombes nouvelles,

Pour parler à leurs morts des choses du passé Comme à de vieux amis, pendant qu’au-dessus d’elle Les milans tournoyaient dans le ciel bleu foncé.

Parmi les plis pressés qui couvraient leur visage, Je voyais seulement scintiller leurs grands yeux, Comme Ton voit parfois sur le bord d’un nuage Deux constellations qui brillent dans les cieux !

Sur le tissu léger, l’haleine de leur bouche Traçait en respirant un humide sillon ;

Leur pied teint de henné, sortant de sa babouche, Semblait en marbre blanc frotté de vermillon !

Un énorme manteau de nuance éclatante Que soulève le vent se gonflait sur leurs pas,

Et choqués doucement en leur démarche lente De larges cercles d’or résonnaient à leurs bras.

Avec leur voile blanc toutes me semblaient belles, Et je me figurais, sous ce pâle linceul,

Des visages charmants, des beautés solennelles Comme au bleu paradis en pourrait voir Dieu seul

Et je les contemplais, immobile, en silence,

Plein d’étranges ardeurs, et j’aurais bien voulu Les prendre dans mes bras, sans cris, ni violence, Et reposer mon cœur sur leur cœur inconnu,

Sans vouloir découvrir leur face emmaillottée Sans chercher un seul trait, sans écarter un pli, Afin d’avoir on moi, dans mon âme attristée,

Le souvenir voilé de mon rêve accompli !

Chaville, juin 1833.

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