A AIMÉE
0 ma vieille servante aux épaules penchées.
Toi qui savais si bien, quand j’étais tout petit, Calmer en souriant mes douleurs épanchées!
Toi qui vis partir ceux que la mort engloutit.
Toi qui partageas tout! mes peines et mes joies! Toi que rien n’a lassée et dont rattachement, Depuis trente-deux ans, a marché dans mes voies, Sans hésiter jamais au seuil du dévoùment.
Toi qui respectas tout, injustice et caprice,
Du jour où tu me pris dans ton bras jeune et fort, La lèvre humide encor du lait de ma nourrice,
Le lendemain du jour où mon père était mort;
Toi, qui vieille à cette heure et par les ans courbée, Restes auprès de moi comme un témoin vivant De toute chose, hélas ! sous le temps succombée,
De tout ce qu’ont brisé les jours en se suivant!
Chacun de mes chagrins, ou faux ou légitimes, A fait couler des pleurs de tes yeux attristés; Tu sus mêler ton rôle à mes drames intimes ; Tu fus inébranlable en mes adversités.
Je me suis vu quitté par de chères maîtresses,
Bien des mains ont frappé sur mon cœur éperdu, Je connais le faux poids des menteuses tendresses : Des amis m’ont trahi ! l’un m’a presque vendu !
Toi seule es demeurée incessamment fidèle, N’ayant pas d’autre but q»e de toujours m’aimer, Placée auprès de moi comme une sentinelle Pour défendre mon cœur et pour le ranimer.
Dis-moi, te souviens-tu du temps de mon enfance, De ce temps radieux, et qui ne m’a laisse Qu’un souvenir confus où mon âme s’avance Afin de ressaisir quelques traits du passé î
A travers ce brouillard où flotte ma mémoire, Au-dessus de ce livre où je reste penché,
Je cherche à déchiffrer comme dans un grimoire, Les mots qui me diront où mes pas ont marché.
Quelquefois un son vague, un chant furtif qui passe, Évoque tout à coup un fantôme voilé Qui se dresse et s’envole en jetant dans l'espace Une image, un regret, dont mon cœur est troublé !
Comme un cri de clairon qui réveille une armée, Dans la nuit, brusquement, et, d’un rauque signal Fait sortir les soldats de la tente fermée Et les pousse, en rumeur, autour du général,
De môme, lorsqu’un bruit glisse dans mon silence Comme un écho lointain qui m’enverrait sa voix, Ton souvenir alors se réveille et s’élance Pour me parler encore des choses d’autrefois !
Alors je revois tout ! et toujours toi, si bonne, Veillant sur cet enfant qu'on t’avait confié, Défendant ses méfaits afin qu'on lui pardonne, Pauvre cœur ignorant pour moi sanctifié !
Je revois la maison de jardins entourée Où j'étonnais ta peur, en courant sur les toits Pour aller regarder d’une mine effarée D'effrayants sourds-muets parlant avec leurs doigts.
Je revois nos départs, nos courses dans le Maine, Avec le vieux château du temps des Templiers,
Et les bois, et les champs, et tout ce grand domaine, Et les larges étangs bordés de peupliers !
Ah ! c’était le bon temps ! Point de sottes études, Point de maître pédant, d’ennuyeuses leçons,
Mais de bons paysans dont les larges mains rudes Fauchaient allègrement l’épi blond des moissons î
Mais du matin au soir courir sans fin ni cesse, Alerte, courageux, intrépide, emporté,
Ainsi qu'un lévrier qui briserait sa laisse,
Ivre de la campagne et de ma liberté !
Et comme j’étais las au bout de la journée !
Bien souvent, sans manger, je m’endormais le soir. Sur tes genoux, devant l’antique cheminée,
Où des souches flambaient au fond de l’àtrc noir.
Je l’ai vu vendre, hélas ! ce vieux château rustique Où j’ai passé des jours que j’ai tant regrettés !
Un autre a maintenant mon vieux pignon gothique ; 11 n’y reste plus rien de mes jeunes gaîtés.
Quoi donc ? Plus rien, plus rien 1 et pourtant il me semble, Si je m'en retournais vers ces prés, vers ces bois,
— Nous avons tant causé, dans le bon temps, ensemble — Que pour me faire accueil ils trouveraient des voix.
Il me semble que tout, les noyers et les chênes,
Les roseaux des étangs, le taillis verdoyant,
Les buissons des chemins, les herbes des fontaines, Les saules, les ormeaux diraient en me voyant :
• ii
« Te voilà donc enfin ! ô notre jeune maître,
» Pourquoi, de si longtemps, n’étais-tu pas venu ?
» Nous pensions chaque jour te voir enfin paraître ; t> Dès que tu t'es montré, nous t'avons reconnu.
» Et dis-nous, qu’as-tu fait de ta vieille servante,
» Qui venait te chercher jusque sous nos abris, •
» Et que tes bonds d’enfant remplissaient d’épouvante » Quant tu grimpais sur nous en riant de ses cris ?
» Vit-elle encore ? est-elle encore en ta demeure ?
» A-t-elle clos ses veux sous l’immuable loi ?
» Car pour revivre, un jour, il faut bien que l’on meure ! » Plusieurs de nous sont morts en nous parlant de toi ! »
Hélas ! en les quittant, j’allai dans un collège ;
, Là, plus d’arbres touffus, plus de large horizon,
Mais des regrets, des pleurs, des maux que rien if allège, De longs ennuis bien lourds et des murs de prison.
Au lieu de leurs accents qui disaient tant de choses,
* Et qui chantaient pour moi comme un sublime chœur, Je n'entendais parler que des maîtres moroses,
Qui lassaient mon esprit et dégoûtaient mon cœur.
Tout était froid et laid sous ces hautes murailles : Les classes, les dortoirs, les cours et les verrous ! Une tristesse morne habitait mes entrailles ;
Arbres tant regrettés, je ne rêvais qu’à vous !
Je ne rêvais qu’à vous, grands bois et larges plaines Où j’avais dépensé ma vie en liberté,
Vous, dont j’avais vidé d’un trait les coupes pleines De bonheur, de raison, de force et de santé.
Pendant dix ans ! — dix ans ! ma rebelle jeunesse A lutté chaque jour qu’en souffrant j’ai vécu :
Rien n’y fit, ni cachot, ni pensum, ni caresse, J’étais toujours dompté, mais toujours invaincu.
Je me souviens encore avec quelle amertume,
Avec quelle douleur je regardais, le soir,
Le soleil au lointain se coucher dans la brume,
En pensant aux champs verts où j’aurais pu m’asseoir.
Ah ! que j’aurais voulu, dans mon ardeur profonde, Briser tous mes liens, et libre, aventureux,
Aller vivre au hasard, et marcher par le monde !... J’ai fait cela depuis, en suis-je plus heureux ?
C’est toi que je revois dans ce collège, encore, O ma vieille servante, inquiète, espérant,
Dans ce vaste parloir qu’un poêle seul décore, Que je viendrais enfin t’embrasser en courant !
Rien ne faisait fléchir tes tendresses robustes ;
Tu pleurais de mes pleurs et ne me grondais pas,
Tu trouvais comme moi tous les maîtres injustes,
Et quand tu me quittais, tu sanglotais tout bas !
Hélas ! je me plaignais de toutes mes misères,
Ce n’était rien encore. Un jour, t’en souvient-il? Un jour froid et maudit, plein de dures colères,
Un jour où tout pleurait, — c’était au mois d’avril,
Un des jours que la mort choisit pour jour de fête, Un de ces jours de deuil qui jettent la raison A travers tous les vents battus par la tempête,
En tremblant je passai le seuil de ma maison.
Ma mère allait mourir ! sa lèvre mince et pâle, Presque froide déjà, murmurait faiblement Des mots tristes et doux qu’interrompait le râle, Comme un chœur qui s’éteint et renaît par moment
Ses yeux bleus, incertains, voilés par l’agonie Flottaient sous la paupière et semblaient regarder A travers les grands flots d’une mer infinie Vers les bords inconnus qu’celle allait aborder.
Alourdi par le poids des angoisses dernières,
Son front faisait pencher son cou comme un roseau, Tout se troublait en elle, et ses faibles paupières Battaient et frémissaient comme une aile d’oiseau.
O sanglots ! n’est-ce pas que j’ai gardé son âme, Qu’elle habite mon cœur et préside à ma foi,
Et que, lorsque je sens ces souvenirs de flamme, C’est elle qui me parle et me dit : Souviens-toi !
Lorsque tout fut fini, lorsque sa chevelure
Fut sur elle épandue ainsi qu’un brun linceul,
Quand j’eus senti monter, comme un vague murmure, Mes désolations, lorsque je fus tout seul,
Étendu sur mon lit, sans force, et le visage Enfoui dans mes mains, voulant mourir, en pleurs, J’entendis une voix disant : « Prenez courage !
» Je viens vous réclamer une part de douleurs !
r> Vous ne resterez pas seul et pleurant sur terre,
» Vous avez près de vous, pour escorter vos jours » Et vous aimer encore, votre vieille grand’mère » Et moi, pauvre petit, qui vous suivrai toujours ! »
C’était toi t c’était toi ! toujours toi, pauvre fille, Qui venais, m’apportant ton sublime tribut,
Comme l’ange béni de toute la famille,
Me dire d’espérer et de marcher au but.
Tu me disais : « Marchez, sans retourner la tête,
» Travaillez, grandissez, l’avenir est à vous,
» Le malheur vous fait homme, et si quelque tempête » Vient pour vous assaillir, nous prîrons à genoux !
» Nous prîrons à genoux, disant à Dieu le Père .
» Prends nos parts de bonheur, mais aime cet enfant, t> Prépare pour sa vie un avenir prospère,
» Tiens-le toujours debout sur ton bras triomphant ! »
Dieu t’a-t-il entendu dans ce moment ? J’en doute !
Car j’ai passé ma vie à faire des adieux ;
Parvenu maintenant à moitié de ma route,
Je suis épouvanté quand je tourne les yeux ;
Je vois partout les traits de lugubres histoires Estomper tristement l’horizon effacé,
Et je compte mes morts à toutes les croix noires Qui marquent le chemin où mes pieds ont passé.
jt
Nous avons bien souvent baise ces croix funèbres Près desquelles un jour la nôtre paraîtra,
Quand de nos corps couverts des suprêmes ténèbres Pour s’incarner encor Pâme s’envolera.
La dernière, mon Dieu ! couvre la plus aimée, Celle à côté de qui j’ai vécu préféré,
Du jour où par la mort ma mère réclamée Me laissa dans ses bras ainsi qu’un legs sacré !
Pendant quinze ans, près d’elle et côtoyant sa vie, Abrité, protégé, concentré dans son cœur,
J’ai vécu comme un fils ; sa tendresse asservie N’avait pas de bonheur autre que mon bonheur !
Elle était ma grand’mère, et sa verte vieillesse, Qu’elle savait porter comme un charme de plus, Vivait paisiblement auprès de ma jeunesse Et, sans peine, suivait mon flux et mon reflux.
Elle est morte à son tour, par un soir de septembre, Pour me bénir encor réveillant sa raison,
Pendant qu’un prêtre noir, prosterné dans la chambre, Murmurait à mi-voix la dernière oraison !
Là, je le vois, baisant d'une lèvre énervée Cette main qui pendait sur un pâle coussin, Atterrée, épuisée et comme soulevée Par l’effort des sanglots qui déchiraient ton sein.
De ce jour tout fut mort ! Toi seule est demeurée Pour témoigner encor de tous ceux qui m’ont fui, Et pour me rappeler cette époque pleurée Que rien ne pourra plus ranimer aujourd’hui.
C’est par toi seulement que je puis, à cette heure, Retourner quelquefois dans mon passé lointain,
Et ta voix est pour moi la voix intérieure Qui peut seule éveiller un souvenir certain.
Il me semble vraiment quand près de moi tu passes, Avec ton pas pesant et ton front obscurci,
Que pour moi qui le vois, tu laisses sur tes traces Quelque atome de ceux qui ne sont plus ici.
Aussi lorsque, plus tard, l’heure sera sonnée Où tu devras marcher vers l'avenir obscur, Et lorsque de ton corps l’àme désenchaînée A son tour s’en ira vers le monde futur ;
Lorsque j’aurai fermé moi-même ta paupière.
Et clos dans le cercueil ton cœur qui m’aima tant,
Lorsque je te verrai t’en aller la dernière
Sur ce chemin où tout ce que j'aimais t’attend ;
Alors seul et pensif, dans mes sombres journées, Avant enfin cherché, quelque ami complaisant Qui retourne avec moi vers mes jeunes années, Je resterai debout sur le seuil du présent ,
Sans pouvoir éveiller, parmi l’indifférence,
Un seul bruit, souvenir de ce temps qui s’est tu ; Sans pouvoir évoquer l'ombre de mon enfance, Sans pouvoir seulement dire : Te souviens-tu ?
Car entre mon passé, que souvent je regrette, Et le triste présent où mes jours sont liés, C’était ta vieille voix qui servait d’interprète Et qui leur redisait des mots presque oubliés !
Ta vie était, hélas ! pour moi comme une chaîne Dont les anneaux joignaient tous mes jours écoulés, De l’heure où j'ai pris rang dans la famille humaine, Jusqu’aux instants présents avec les tiens mêlés.
Quand ces anneaux rompus par l’âge qui dévore Auront, en se brisant, fait dans mes jours deux parts, L’une de maintenant, toute vivante encore,
L’autre loin, et qu’à peine atteignent mes regards ;
Semblable au voyageur sur le bord d’un abîme Qu’il ne peut traverser si le pont est cassé, .l’habiterai toujours le présent qui m’opprime Sans pouvoir revenir aux rives du passé !
Mars 1831.