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LES TROIS CAVALIERS

A I- LAUÏIENT-PTCHAT

Autrefois j’ai connu trois jeunes cavaliers Qui menaient hardiment la vie ;

Ils couraient les forêts, les champs et les halliers, Dédaignant la route suivie ,

Riant au nez des sots, jeunes, fiévreux, ardents, Toujours en quête de pâtures,

Et grands amateurs d’aventures,

Car ils avaient l’amour au cœur, la faim aux dents !

Rien no les séparait; ils étaient du mémo âge,

. Ils adoraient les mêmes dieux ;

Et comme des oiseaux ayant même ramage Confondent leurs chants sous les deux,

Ils confondaient aussi souvent leurs voix semblables Pour chanter aux hommes nouveaux Tous les rêves ale leurs cerveaux ;

Leurs liens d’amitié semblaient inébranlables.

Marchant du même pas sur le même chemin, Unis par une œuvre commune,

Us allaient en avant et se donnaient la main, Sans grand souci de la fortune ;

Aimant le beau, le vrai, le bien, l’amour et l’art, Sans cesse abreuvant leurs pensées Aux sources le plus haut placées,

Vers l’avenir fécond ils tournaient leur regard !

Ils voulurent un jour s’en aller à la guerre,

Épée en main et lance au dos ;

Us laissèrent les champs qu'ils parcouraient naguère Et sans redouter les fardeaux,

Us se mirent au corps une armure à leur taille,

Un casque reluisant au front,

Et, sur un cheval jeune et prompt,

Us partirent tous trois pour chercher la bataille î

Ce fut charmant d’abord; on s’en allait gaîmcnt Par les taillis et par les plaines,

Sous le grand ciel d’azur, chantant, rêvant, dormant Au fond des forêts d’ombre pleines !

On était intrépide, on avait des vigueurs A surpasser les Encelade,

A prendre le ciel d’escalade !

Nul rie sentait en soi ni doute ni langueurs !

Ils parvinrent un soir en haut d’une montagne D’où l’on pouvait apercevoir ’

Dans la plaine voisine une armée en campagne Couvrant jusqu’à l’horizon noir ;

Les pennons déployés claquaient auprès des tentes; Les clairons criaient dans la nuit.

Les tambours battaient, et le bruit Semblait une rumeur de hordes combattantes !

Les trois vaillants amis restèrent arrêtés Sentant augmenter leur audace,

Tournant tranquillement leurs yeux de tous côtés Pour mieux voir le péril en face.

Tout à coup l’un des trois, immobile, interdit, Pâle et la sueur au visage,

Sur ses compagnons de voyage Fixa ses yeux troublés par la peur et leur dit :

« Je suis las, j'ai grand froid ; continuez la route,

» J’irai vous rejoindre plus tard ;

» Mon cheval ne vaut rien ; mon cœur est en déroute ;

» Je vais me tenir à l’écart.

» 11 semble que là-bas je vois beaucoup de monde ;

» On va vouloir nous disputer » La voie, il nous faudra lutter,

» Il nous faudra franchir cette masse profonde !

» Je veux à vos périls demeurer étranger ;

» On peut rester un galant homme » Et savoir éviter les excès du danger !

» Adieu ! je m’en vai faire un somme, n Pendant que vous irez contre tous ces gens-là ! » Sans dire un mot, sans faire un signe,

Les amis entrèrent en ligne ;

Le troisième tourna la bride et s’en alla !

Il s’en alla tout seul, sans retourner la tôle, Pressant les lianes de son cheval,

De la haute montagne il descendit le faîte En galopant comme un chacal ;

Il passa les ravins, les forêts, les rivières Sans s’arrêter, toujours courant;

Et pour un travail aussi grand,

Longuement il dormit pendant des nuits entières.

Que sont-ils devenus les autres compagnons?

Ils sont là-bas dans la mêlée,

Tous deux résolument aux 'gueules des canons,

À travers mitraille et volée;

Marchant sans peur parmi le tourbillon sanglant , Conduisant toujours leur bannière Dans la bataille meurtrière ;

Pourtant plus d’une plaie ouvre déjà leur flanc !

Le troisième est chez lui, près de sa cheminée,

Le ventre frais et les pieds chauds,

Faisant de longs repas après chaque journée,

Et le soir lisant les journaux.

Pourtant lorsqu’il entend à travers sa fenêtre Quelque ouragan se déchaîner,

Des voix qu’il ne peut dominer Lui disent dans le cœur : « Où donc peuvent-ils être? »

Les deux reviendront-ils ? hélas ! on ne sait pas !

La guerre n’est pas de l’escrime ;

On est jeune et pourtant on meurt dans les combats !

Qu’importe? chacun d’eux estime Qu’il vaut mieux, tout meurtri, tomber parmi les morts, Hardiment, face découverte,

Sans vie et la poitrine ouverte,

Que d’entendre parler la voix d’un seul remords >

Février 1854.

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