‹ Les chants modernesChapitre 30 sur 51 · LA VAPEUR · texte numérisé non relu

LA VAPEUR

Je suis jeune et pourtant si belle Que chacun m’adore à genoux; Et nul ne peut être rebelle,

A mon souffle puissant et doux, Car je suis la Vapeur immense!

L’avenir m’escompte ses jours,

Avec le siècle je commence Et j’irai m’accroissant toujours !

C’est moi ! moi ! la moderne fée, Qu’on attendait depuis longtemps, Et qui donne à chaque bouffée,

Des prodiges omnipotents !

J’agrandis, j’augmente, je change; Par moi les plus forts sont aidés; Et je prends l'or dans tout mélange Mieux, que des Flamels possédés !

Je renouvellerai le monde,

Sans l'éveiller de mon effort ;

Je porte en ma force féconde De quoi tuer plus tard la mort !

Le rêve envié d’Archimède Par moi sera réalisé,

Et je soulèverai sans aide Notre globe fertilisé !

Voyez déjà toutes mes œuvres,

Voyez jusqu’où va mon essor,

Voyez mes ardeurs, mes manœuvres, Et pourtant je bégaye encor;

Je nais à peine et suis débile ;

Pour prendre rang j’attends mon tour ; Mais, ainsi qu’un géant habile,

Je grandis de cent pieds par jour !

Voyez déjà dans les usines,

Je soulève les lourds marteaux,

Mon souffle anime les machines,

Mon bras tourmente les étaux ;

Les grands poids ne sont que des plumes Dont se rit ma vigueur d’airain,

Et seule je bats plus d'enclumes Que les Cyclopes de Vulcain !

Je descends dans le gouffre sombre Où l’ouvrier pâle et chétif Travaille enseveli dans l’ombre En cherchant le filon furtif:

J’enlève des roches entières Afin d’élargir vos chemins,

Et je détourne les rivières Pour les jeter sur vos moulins.

Contre vent, tempête et marée C’est moi qui pousse vos vaisseaux ; Quand la bourasque exaspérée Courbe, ainsi que des arbrisseaux, Les mâts de vos plus grands navires, Je vais bondissant sur les flots,

Pleine d’ardeur et de sourires,

4ux chansons de vos matelots!

Sur les larges mers où je glisse, Au-dessus des rouges coraux,

En faisant tournoyer l’hélice,

Je regarde, à travers les eaux,

Les baleines à la peau noire Et les requins en désarroi,

Que, malgré leurs coups de nageoire, Je laisse loin derrière moi !

Lâchez sans harnais, sans entraves.

Les étalons de vos haras,

Les plus vites et les plus braves !

Ils seront tous tombés à bas Que rapide, folle, fumante,

Pleine de flammes et de feux, Bouillonnante, ardente, écumante,

Je serai déjà bien loin d’eux !

J’emporte dans une journée

Plus d’hommes et plus de fardeaux

Qu’autrefois, dans toute une année,

Voitures, postes et chevaux

N’en pouvaient traîner sur les routes!

Qui ne rirait de leurs efforts?

La vie est pleine de déroutes !

CVst notre tour! adieux lés morts'

Pour les gigantesques ouvrages Et pour les travaux effrayants,

J’ai des cris comme les orages Et des battements foudroyants ' Mais lorsqu’une œuvre délicate.

M’est donnée à développer,

Alors, j’ai des douceurs de chatte Et je caresse sans frapper!

J’ai débarrassé vos faiblesses De tous les plus rudes travaux j A chacune de vos richesses Je fais porter des fruits nouveau> Je suis la grande auxiliaire De tout ce qui souffre ici -bas;

Je suis la borne miliaire,

O progrès, d’où tu partiras !

Je sens dans ma large poitrine L’avenir entrer chaque jour;

Par moi la volonté divine Établira l’œuvre d’amour;

Par moi les hommes seront, frères, Ce que Dieu veut, je le ferai !

Les pauvretés et les misères,

C’est moi, c’est moi qui les tûrai!

Dans les temps écoulés, chez les peuples incultes, Le canon qui naissait tua les catapultes,

C’est moi qui tûrai les canons ;

Ma voix fera cesser les clameurs de bataille,

Je pulvériserai les forts de haute taille,

Et des rempafts fameux j’effacerai les noms !

Un jour je détruirai les sanglantes mêlées,

Inutiles, sans foi, sans but, échevelées,

Qui jettent en sombre monceau Les meilleurs d’entre vous ; qui prennent à mes gloires, Afin de les jeter aux stériles victoires,

Les bras nus qui devraient agrandir mon berceau !

Si celte force aveugle et bonne pour détruire, Qui pousse incessamment empire sur empire, Vers moi venait loyalement,

Si, loin de tout briser, elle apportait en aide La vigueur qui l’emporte et l’ardeur qui l’excède Aux souffrances sans nom de mon enfantement !

-Vf . -

Si, comprenant enfin que les luttes impies Doivent dans le passé demeurer assoupies Et s'évanouir à toujours,

La guerre s'apaisait et mettait bas les armes ;

Si, des yeux maternels séchant enfin les larmes,

Elle taisait sa voix et crevait ses, tambours ;

Si la Guerre, en un mot, devenait I'Industrie ;

Si l’homme, plus heureux, n’avait d’autre patrie Que la paisible Humanité;

S'il venait applaudir aux concours magnifiques Que tiendraient librement les peuples pacifiques,

En parlant de bonheur, d’amour, de charité !

Vous me verriez alors, développant mes ailes,

Monter, géant hardi, vers des splendeurs nouvelles , Vous verriez mon rayonnement,

Comme un soleil immense, illuminer la terre,

Et par delà des eieux porter de sphère en sphère L’ardeur, la foi, la joie et l’affranchissement !

Alors — fais, ô mon Dieu, que ce moment arrive! — J’irai joyeusement, marchant de rive en rive,

Et semant à profusion

Dans les champs cultivés, sur les terres en friches Chez les pauvres honteux, dans la maison des riches, Des germes bienheureux de consolation.

Dieu n'a pas réservé pour une œuvre faillible Les secrets merveilleux, de ma force invincible ; Mais il a voulu que je sois

La fin de tout malheur et de toute épouvante,

Et qu’à l'homme je donne, un jour, la loi vivante, Dernier mot de Celui qui mourut sur la croix !

La terre suffit-elle à vos pas de pygmées?.,. . Devant vous j’ouvrirai les barrières fermées,

Que nul encor n’a pu franchir ;

Mes jeunes travailleurs, portés sur mes nuages, S’en iront au delà des plus lointaines plages Chercher joyeusement le monde à découvrir.

Ils iront à travers les déserlsde l’Afrique,

Dans le centre inconnu du pays chimérique Où la girafe et l’éléphant S’en vont boire la nuit au Ilot pur des fontaines Qui réflètent eu paix l’éclat des nuits sereines Et semblent respirer loin du jour étouffant ;

Ils iront découvrir les étranges contrées Qu’on ne connut jamais, que nul n’a pénétrées, Qui sont comme un problème obscur Dont nul n’a jamais pu trouver le mot suprême, Et qui restent là-bas, ainsi qu’un vaste emblème D'un bonheur à venir et du monde futur !J

Ils iront naviguer parmi ces mers terribles Que garde le rempart des glaces impassibles, Morne prison des matelots Qui rêvent de forcer ces sinistres passages Où des nuits de six mois pleines de longs orages, Éparpillent les bricks sans remuer les flots !

Ils iront sans pâlir porter leurs hérolsmes Dans l’univers entier ; ils perceront les isthmes De Suez et de Panama ;

A travers les déserts de la jaune Arabie,

Ils uniront bientôt l’Inde avec la Nubie,

Le pays d'Orisis et celui de Brahma !

Ils iront promener au fond des mers profondes . Leurs curiosités ardentes et fécondes,

Et parmi les varechs salés Ils iront détacher la perle purpurine,

Sans que jamais l’air pur défaille à leur poitrine Sous le poids accablant des flots amoncelés.

Ils sauront se guider à travers les espaces,

Sous le ciel sans limite, et poursuivront les traces Des étoiles aux grands yeux d’or !

L’Océan m’appartient et j’ai dompté les ondes,

Je dompterai l’éther, et j’irai vers les mondes Que l’on pressent déjà mais que l’on cherche encor

L’avenir est à moi ! toutes les grandes choses,

Tout le bien, tout le bon, les effets et les causes,

C’est moi qui les découvrirai ;

Sans mal je mènerai votre être perfectible,

De grandeur en grandeur, aux bornes du possible ;

Ce que je suis vous dit ce qu’un jour je serai.

Ainsi que le soleil dans les fables antiques Parcourait, conduisant ses coursiers athlétiques,

La route qu’il devait fournir,

De même je conduis le progrès ineffable,

Le progrès immortel, le progrès secourable Que traîne en galopant le char de l’avenir !

Sur ce char éclatant de joie et de lumière Qui toujours roulera dans l’ardente carrière Dont le champ est l'Éternité ;

Que rien ne domptera, ni Satan, ni Dieu même,

Car il ne peut vouloir arrêter ce qu’il aime,

Un jour, viendra s’asseoir la blanche Liberté 1

Je la promènerai, charmante et sans entraves,

Délivrant d’un regard tous les peuples esclaves,

Du ponent jusqu’à l’orient,

Et chacun sentira, jusqu’au fond de son âme,

La Vertu l’échauffer comme une sainte flamme,

Bien qu’à la regarder passer en souriant 1

Je m'en vais appelant à mes splendeurs sans nombre Ceux qui dorment encor enfouis dans leur ombre,

Et que de tous côtés je vois Se lever étonnés de ce grand bruit qui passe,

Et qui restent debout écoutant vers l’espace Les encouragements que leur jette ma voix.

Ma voix qui traverse la nue Et qui se perd sous le ciel bleu,

De tout peuple est déjà connue, Comme un écho des voix de Dieu ; Dans ses notes elle recèle Un germe qui sera fécond :

La grande langue universelle Que tous les hommes parleront !

Je ne reste pas isolée Lorsque je parle à l’univers, Et plus d’une voix s’est mêlée A mes magnifiques concerts ;

Écoutez-les ces voix amies,

Qui ne chantent que pour bénir, Disant aux races endormies !

De s'éveiller pour l’avenir !

Ecoutez ! c'est le Chloroforme Qui dit : « J’ai tué la douleur ;

» Pendant que l’instrument difforme » Taille les chairs avec lenteur,

» Je prends l’esprit et je l'enlève » Loin du noir grabat douloureux,

» Et je l’emporte, comme un rêve,

» Dans le pays des songes bleus ! »

Écoutez, c’est ma sœur jumelle, C’est ma sœur l’Électricité Qui \ole et passe d’un coup d’aile Au travers de l’immensité.

Elle passe comme un orage,

En criant son nom sous les deux,

Et laisse loin dans le nuage La vieille Iris des anciens dieux !

Pacifique enfant du tonnerre,

Hier elle dormait encor ;

C’est l’invisible messagère Que rien n’arrête en son essor ;

Nageant au sein des mers profondes, Bravant péril, orage, écueil,

Elle galope sur les mondes Et les traverse en un clin d’œil 1

Ecoutez ! c’est le Gaz agile Qui dit sur sa tige de fer :

« Gardez vos mèches et votre huile,

» Je sais brûler tout seul dans l’air !

» Au lieu d’éclater dans les mines » En mortelles brutalités,

» Je sors brillant de mes usines p Comme un flot de pures clartés !

» Je transforme vos nuits brumeuses,

» En un jour élégant et vif ;

» Rien n’éteint mes flammes joyeuses, » Je suis un feu follet captif ;

» Mes regards ne sont jamais ternes,

» Je suis jeune, blond et vermeil,

» Et je parais dans mes lanternes » Beau comme un rayon du soleil ! »

Écobtez la Photographie Qui parle et réclame son tour :

« Tous les crayons, je les défie !

» Et mon seul maître c’est le jour l

» Je viens en aide à la peinture !

» Peintres qui courez les chemins » Je m’empare de la nature » Et je la mets entre vos mains ! *

Et puis mille autres voix encore Que l’avenir doit centupler,

Et j’entends sous le ciel sonore Leurs promesses s’accumuler ;

Ainsi que le flot des marées Qui monte en disant sa chanson, J’entends, j’entends ces voix sacrées Qui murmurent à l’horizon :

« Sur les hauteurs de l’Empyrée »> Tous les dieux sont morts à jamais ;

» Leur vieille race est expirée,

» A nous de régner désormais!

» A nous le ciel, la terre et l’onde, .

» A nous la flamme des cerveaux,

» A nous la nature profonde,

» Car nous sommes les dieux nouveaux !

» Nous centuplons les sens de l’homme, » Et l’Édcn lui sera rendu :

» Sans péché qu’il morde à la pomme » Qui brille à l’arbre défendu.

» A cet arbre de la science » Qu'il se nourisse nuit et jour ;

» Qu’il apprenne avec confiance » A vivre de joie et d’amour !

n Nous le poussons sur cette route » Qu’ou voit là-bas dans le lointain,

» Vers le pays où meurt le Doute,

» Où germe le Bonheur certain !

» Arrivés enfin sans blessure » Dans ce pays qu’on cherche encor, » Nous ouvrirons d’une main sûre b Les deux portes de l’àge d’or! »

Octobre 1854.

Page 1