‹ Les chants modernesChapitre 4 sur 51 · DS · texte numérisé non relu

DS

Mais aussi, par le ciel! oubliez le langage Des poëtes passés: chaque chose a sou temps;

Ne parlez plus de dieux morts depuis deux mille ans ; Qu’ils restent « au Ténare » avec tout leur bagage I

Le mot soleil est tout aussi beau que Phœbus; Pourquoi dire : Phœbé, lorsque l’on dit : la lune ! Le langage français n’a rien qui m’importune ; Pourquoi donc, aujourd’hui, nous parler en rébus?

Et puis pourquoi toujours, vers les choses éteintes, Tourner avec effort vos méditations,

N’avons-nous pas aussi nos inspirations?

Chantez donc nos espoirs, nos douleurs et nos craintes!

Sachez le passé, soitl mais chantez l’avenir!

L’âge d’or est tout près, nous y touchons peut-être ; Appelez de vos vœux celui qui doit paraître ;

Ayez plus d’espérance et moins de souvenir f

De quoi vous plaignez -vous? Notre époque est féconde! Le bonheur et la foi vont sortir de leurs plis!

Nous verrons couronner les efforts accomplis;

On va renouveler la face du vieux monde !

Nos temps sont aussi grands que les plus révérés ; Les vins de nos coteaux valent bien l’ambroisie ; La nature, à tout vent, jette la poésie ;

Il s’agit de la voir ; cherchez, vous trouverez !

Nos maîtres de bailet valent les chorégraphes ; Le dernier forgerou en sait plus que Vulcain ; Nous avons dérobé les carreaux de Jupin Et nous en avons fait d’agiles télégraphes !

L’hélice laisse au loin, parmi les goémons,

Les tritons d’Amphylrite et sa conque nacrée;

La machine à vapeur surpasse Briaréc,

Elle a plus de cent bras pour soulever les moûts 1

L’horloge aux coups certains vaut mieux que les clepsydres ; Et la locomotive en flamme, reniflant,

S’élançant sur les rails, hurlant, râlant, sifflant,

Ferait fuir de terreur les dragons et les hydres.

Quand un ballon, guidé par quelque audacieux, Vole au milieu des vents sans aile et sans amarre, Il ne choit pas vaincu, dépouillé comme Icare :

Il brave le soleil et plane dans les cieux 1

Nos fusils sont plus sûrs que les arcs ou la fronde ! Nous avons rejeté les effrois superflus,

Nous recherchons la cause, et nous ne croyons plus A des dieux courroucés lorsque la foudre gronde!

Nos chevaux, aujourd’hui ne sont plus des « coursiers, » Mais s’ils étaient lancés dans des courses hippiques,

Ils pourraient triompher aux stades olympiques, Oubliant, en chemin, leurs fameux devanciers !

Laissez donc le fatras des œuvres révolues ;

Laissez l’Hymen éteindre à jamais « ses flambeaux ; » Cessez de remuer la poudre des tombeaux Dont vous ne déterrez que choses vermoulues.

Les efforts de nos jours doivent vous importer.

Nous avons nos ardeurs, nos désirs, nos colères,

Nos haines, nos pardons, nos pleurs et nos misères; Mais c’est l’amour nouveau qu’il faut surtout chanter !

Non pas le dieu badin conduit par la Folie, Aveuglé du bandeau qui lui couvre les yeux,

Qui marche environné par « les Ris et les Jeux, » Et qui cherche à tâtons « les bosquets d’Idalie. »

Mais 1 amour sérieux, éternel, fécondant ;

Celui qui rajeunit et qui grandit nos âmes;

Celui qui met en nous le respect pour les femmes, Qui fait le cœur plus haut et l’esprit plus ardent ;

Celui qui nous apprend à mieux aimer nos mères, Qui rend l’homme plus tendre à la fois et plus fort, Qui donne rendez-vous au delà de la mort,

Et qui repousse au loin les choses éphémères ;

Celui qui sait lutter contre tous les hasards,

Que rien ne peut dompter, que rien jamais n’arrête, Que grandit le ciel bleu, que grandit la tempête,

Et qui vers l’avenir tourne de longs regards!

Chantez-le, celui-là, sans repos et sans trêve. Dites-nous ses douleurs et ses enivrements.

Ses extases, ses cris, ses larmes, ses tourments,

Et sa réalité plus belle que son rêve.

Nous avons déjà vu bien assez de grandeurs,

Nous sommes assez forts, nous sommes assez riches, Pour vivre de nous seuls et pour laisser en friches Les champs dont les anciens furent les moissonneurs.

Arrivez aux combats et laissez là Tescrime; Accomplissez enfin vos devoirs sérieux;

Frères, criez : Courage ! aux vaincus glorieux ; Chantez la liberté des peuples quon opprime.

Parlez de la Pologne, et dites -lui : Ma sœur 1 Parlez de la Hongrie, et dites-lui : Sois libre ! Parlez de Rome aussi qui souffre près du Tibre 1 Parlez de tout ce qui fait rêver le penseur 1

Si vous voulez chanter les batailles lointaines,

Le moment est propice, et vous avez beau jeu; D’un bout à l’autre bout l’univers est en feu,

Et le sang, vainement, va couler dans les plaines !

Comme un homme expirant qui repousse la mort, Et, voulant fuir en vain celle qui le convie,

Jette un râle suprême eu invoquant la vie,

La guerre se prépare à son dernier effort.

Elle remue encor, mais elle aura beau faire,

Elle va disparaître et s’éteindre à jamais,

Et les peuples moins fous prouveront désormais Que la paix seule est grande en désarmant la guerre !

Dans cent ans les soldats seront des laboureurs ; Les générai^ seront les chefs de nos usines ; Avec les obusiers on fera des machines,

Sur nos remparts détruits on sèmera des fleurs.

Alors on comprendra que l’honneur et la gloire Peuvent briller ailleurs qu’au milieu des combats.- Les soldats d’aujourd’hui sont les derniers soldats, Et les chants du travail sont les chants de victoire !

Chantez la paixl chantez l’avenir du labeur!

Jetez votre regard par delà l’Atlantique,

A l’œuvre vous verrez la robuste Amérique,

Les bras nus, le cœur ferme et le front en sueur !

Regardez au delà ! vous verrez l’Australie Qui sent spurdre la vie en ses flancs remplis d’or, Et nous montre de loin, comme un futur Thabor, L’homme transfiguré que le travail délie !

C’est là, lorsque plus tard, notre heure aura sonné, Quand nous aurons rejoint sur la route des âges La Grèce des Héros et la Perse des Mages,

Lorsque nous aurons clos le destin ordonné,

C’est là que tu viendras, ô grande enchanteresse, Que nul n’a pu jamais arrêter en chemin,

Toi, qui vers l’avenir nous conduis par la main, Civilisation, notre seule déesse!

Tu porteras là-bas tes nouvelles splendeurs,

Car tu grandis sans cesse à travers tes voyages ; Et relevé par toi des derniers esclavages, L’homme y sera sauvé de ses vieilles douleurs !

Poètes, chantez donc, et préparez la voie Où marchera plus tard l’homme régénéré, Et ne repoussez plus, d’un cœur délibéré, Les avertissements que le ciel vous envoie.

Chantez la liberté, l’amour et le progrès;

Des liens du passé votre âme débridée Comprendra mieux la forme en fécondant l’idée, Et n’animera plus de stériles regrets.

Quelques-uns vous ont dit : La Forme seule est belle ! En vous parlant ainsi, c’est un non-sens qu’ils font ;

La Forme est belle, soit! quand l’idée est au fond! Qu’est-ce donc qu’un beau front qui n’a pas de cervelle?

Cherchez-la, cette Forme, et par tous les moyens;

Choisissez la plus pure et la plus condensée,

Mais que son sein charmant féconde la Pensée,

Où vos vers ne seront que des diseurs de riens.

Elles sont toutes deux commodes sœurs jumelles Qui ne doivent marcher que les bras enlacés,

— Les jours de « l’art pour l’art » paraissent bien passés ; — Ensemble seulement elles sont immortelles!

Si vous ne devenez d’ardents éducateurs,

Si vous ne prêchez rien du haut de vos poèmes,

Si vous ne dites pas les paroles suprêmes Qui seules font de vous des régénérateurs !

Si vous ne rencontrez sous vos fronts infertiles,

Que l imitation des choses d’autrefois,

Si pour notre présent vous n’avez pas de voix,

Si vous n’enseignez rien, — vous êtes inutiles!

Et vous serez un jour comme ces vains Memnons Dont j’ai vu les débris dans les déserts d’Afrique,

Vous n’aurez même plus un écho chimérique,

Et votre lendemain ne saura pas vos noms!

Boulainvilliors, août 185V.

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