‹ Les chants modernesChapitre 5 sur 51 · A SA SAINTETÉ PIE IX · texte numérisé non relu

A SA SAINTETÉ PIE IX

Si j’étais un de ceux qui sentent dans leur âme Briller, comme un soleil, le rayon de la flamme Où s’allume, aux grands jours delà dévotion, L’amour aveugle et fort de la Tradition,

Si j’étais catholique et si, dans mes pensées, Vivait le culte ardent des croyances passées, J’irais trouver Celui qui trône sous le dais,

Et pliant mon genou devant lui, je dirais :

Père, vous ôtes grand par-dessus tous les hommes ; Vous ôtes le très-saint, le très-fort et nous sommes Chétifs, quand nous osons lever les yeux vers vous! Comme à Dieu notre Père on vous parle à genoux ! Votre sort ici-bas n’est pareil à nul autre,

Car vous portez en vous les forces de l’apôtre A qui Jésus a dit : « Je bâtirai sur toi! »

Nul ne prévaut sur vous! Nul empereur, nul roi Qui n’adore, incliné, votre gloire impassible;

Vous êtes surhumain, vous ôtes infaillible !

Des prêtres mitrés d’or marchent à vos côtés,

Et lorsque vous daignez descendre en vos cités,

On jette devant vous des rameaux et des branches Qu’entraînent en passant les longues robes blanches De diacres sacrés qui portent l’encensoir Parmi le peuple immense accouru pour vous voir.

D’un signe de la main vous donnez paix au monde,

Et vous voyez alors une foule profonde Se courber devant vous, pr.osternée et front bas,

Et suivre, en vous priant, la trace de vos pas;

Pour tout homme vivant, le plus grand, le plus digne, Du nom le plus altier, c’est un honneur insigne '

Que de mettre sa lèvre aux mules de vos piés ;

Aux deux pôles soumis vos bras sont appuyés,

Et vous pouvez ouvrir sur le sein de la terre Des trésors de pardon, de joie ou de colère !

Vous êtes le Lion et le Ravon de miel !

Liant et déliant pour la terre et le ciel,

De la terre et du ciel vous portez la couronne;

Du temple du Très-Haut vous ôtes la colonne;

Vous brisez devant vous les fronts les plus hardis, Vous tenez en vos mains les clefs du paradis;

Et vous êtes enfin, vous qu’en tremblant on nomme, Au-dessous de Dieu seul, au-dessus de tout homme!

Père ! daignez souffrir qu’en toute liberté J’élève ici la voix vers Votre Sainteté!

Vous avez réuni dans votre sainte ville,

Autour de votre chaire un glorieux concile ;

Évêques et prélats, moines et cardinaux,

Gens pieux et penseurs et qui sont les créneaux

De la foi qui s’en va, débile forteresse

Qui s’écroule malgré leurs clameurs de détresse,

Vont, reposant longtemps leur front chauve en leurs mains, Feuilletant textes, lois, livres et parchemins,

Décider à jamais que la vierge Marie Fut sans péché conçue et ne fut pas flétrie Par la faute des temps Adamiqucs; c’est bien!

C'est affaire de dogme et je n’en dirai rien!

Mais il est, dans le monde, un sinistre problème Que nul ne peut résoudre. Incessant et suprême,

Il occupe l’esprit des pâles nations

Et les tourmente plus que les Conceptions !

Demain, quand vos prélats, appuyés dans leurs stalles, Regarderont, pensifs, les voûtes colossales,

En cherchant longuement au fond de leur esprit Quelque texte douteux dans l’Évangile écrit,

Par lequel ils pourraient décider le Prodige Dont la réalité reste encore en litige ;

Demain, quand ils seront tous réunis, chaussez La mule en satin blanc; sur votre front placez La tiare à trois rangs que surmonte le globe ;

De la ceinture d’or attachez votre robe ;

Passez à votre doigt la bague du Pêcheur;

Prenez en votre main le bâton du Pasteur,

Puis allez gravement dans le sein du concile,

Et dites d’une voix affermie et tranquille :

« La paix soit avec vous, ô mes frères en Dieu !

» Venus de tout pays, accourus de tout lieu,

» Pour apporter ici l’éclat de vos lumières » Et chercher avec moi les vérités premières!

» Dans l’univers que Christ, en son suprême jour,

» Nous donna comme un legs de devoir et d’amour, » Depuis que l’homme existe, une énigme terrible » Agite le plus fort et le plus impassible.

» Tout ce qui sent en soi battre et vibrer un cœur » Sonde en vain ce problème et s’enfuit de terreur.

» Comme le sphinx antique, il a son nécrologe,

» Car il dévore aussi tout ce qui l’interroge !

n Rien ne peut apaiser son implacable faim ;

» Ce qu’il était hier, il le sera demain !

» Seul il est immortel jusqu’ici sur la terre,

» Vous connaissez son nom, frères, c’est la misère.

» C’est la fauve Misère avec ses haillons gris » Qui ronge lentement et Londres et Paris,

» Et Madrid et Pékin, et Téhéran et Rome,

» Et tout pays enfin où s’agite un seul homme !

» C’est la misère louche et de tout triomphant ;

« La misère qui prend la mère avec l’enfant ;

» La misère perfide, à marche tortueuse,

» Infanticide et lâche, adultère et menteuse,

» Dont la faim irritable est un gouffre sans fond » Qui chaque jour devient de plus en plus profond !

» C’est ce monstre d’airain qu’il faut réduire en poudre ! » Frères, c’est le problème ici qu’il faut résoudre !

» Nous avons proclamé tous les hommes égaux,

» Mais leur égalité cesse devant leurs maux.

» Frères, écoutez-moi quand je vous crie : à l’aide !

» Priez, jeûnez, pensez, mais trouvez le remède » A ces douleurs sans nombre, à ces grandes douleurs » Qui montent vers nos fronts comme un fleuve de pleurs

» Cardinaux et prélats, lumières de l’Eglise,

» Puisque la vérité parmi vous est assise,

» Demandez-lui le nom du problème fatal !

» Comme le Fils de Dieu, tuez l’esprit du mal » Qui poursuivi partout, qui chassé de la terre » Se réfugie encore au sein de la misère.

» A vous, représentants de ce Dieu tout-puissant » Dont nous mangeons la chair, dont nous buvons le sang ; » Du Dieu qui porte au flanc la blessure adorée » D’où s’écoulent à flots sur la terre altérée » L’espoir, la charité, la justice et l’amour,

» A vous il appartient de chercher en ce jour « La fin de tous ces maux et par quel sort la vie » D'un tel épouvantail est toujours poursuivie ;

» C’est à vous qu’il échoit ce devoir éclatant.

» De dire enfin le mot que l’univers attend,

» Et qui le délivrant des prétextes du crime,

» Enfermera Satan dans le fond de l’abîme ! »

Père, vous serez grand si vous parlez ainsi,

Et les peuples futurs vous diront tous : Merci !

Un jour, Jésus marchait suivi de ses disciples, De toutes parts pressé par des foules multiples

Qui voulaient écouter sa parole. — A la fin,

La nuit était prochaine et le peuple avait faim.

Un enfant était là, portant dans sa corbeille Cinq pains et deux poissons. — La foule était pareille, Tant elle était nombreuse, aux épis des moissons. — Jésus prit les cinq pains avec les deux poissons,

Puis, fit distribuer à cette foule immense De quoi rassasier sa faim en abondance !

Nous sommes cette foule et nous suivons vos pas ; Père, nous vous prions, ne nous repoussez pas!

Le peuple autour de vous s’amasse dans la plaine, Depuis longtemps il souffre et la nuit est prochaine; II attend sans parler ; calmez toutes les faims ! Apôtre de Jésus ! multipliez les pains 1

7 décembre 185*.

Page 1