LÀ MAISON DÉMOLIE
Des hommes sont venus armés de lourdes pioches Et portant sur le dos de pesantes sacoches D’où l’on voyait sortir des pics et des marteaux , Toute sorte d’outils de formes singulières.
Pour ébranler les murs, pour desceller les pierres. Pour jeter bas les fûts avec leurs chapiteaux.
Ils se sont réunis près de la maison vide.
Après avoir fixé sur le mur peu solide,
Pour ménager sa chute, un arc-boutant de bois,
Ils ont rapidement gravi les cinq étages,
Puis ils ont commencé leurs tristes abatages En poussant les tuyaux qui roulaient sur les toits.
L’édifice attaqué découvrait ses entrailles ;
Les maçons vigoureux abattaient les murailles Qui s’écroulaient , couvrant le sol de leurs gravois ; Et chaque pan de mur, tombant par intervalles, Poussait en s’ébranlant des clameurs colossales,
Et semblait pour se plaindre avoir d’immenses voix
On voyait apparaître à travers la tranchée,
La tenture en papier par lambeaux arrachée Qui couvrait les cloisons comme un vaste damier; On voyait s’allonger ces noirs rubans de suie Qui , comme des ruisseaux assombris par la pluie, Rampent contre les murs, de la cave au grenier.
La foule regardait. Quand une lourde pierre S’écroulait en faisant envoler la poussière,
Elle s’amusait fort et riait aux éclats;
Je regardais aussi , mais j’étais triste et grave En voyant tout sombrer, épave par épave,
Car c’était ma maison que l’on jetait à bas !
Car c’était la maison où, pendant dix années,
J’avais passé ma vie au courant des journées. Aujourd’hui plein de joie et demain malheureux, Rêvant, aimant, cherchant, travaillant en silence, L’esprit rempli d’ardeur ou rempli d’indolence,
Et toujours loin de terre ainsi qu’un songe-creux.
C’est là d’où sont partis mes désirs de voyages,
Mes aspirations vers les grands paysages Que baigne en souriant l’eau des fleuves sacrés ; C’est de là que mon rêve, emporté dans l’espace,
M’a conduit aux déserts et m’a montré la place Où je devais dormir sur les sables dorés.
C’est là que, bien souvent, dans de longues soirées, Parlant et discutant de choses révérées,
D’art, de religion, avec de vieux amis,
Appelant de mes vœux la Jente destinée,
Je suis resté pensif près de la cheminée,
Réveillant dans mon cœur mes rêves endormis.
C’est dans cette maison , qui s’écroule et qui tombe, Qui me paraît déjà triste comme une tombe,
C’est parmi ces débris par le vent balayés,
Et d’où je vois, hélas t s’enfuir mes rêveries,
Comme l’on voit parfois auprès des métairies, S’envoler des oiseaux par le bruit effrayés;
C’est dans cette maison qui, vieille et décrépite,
Sous les coups de marteaux penche et se précipite,
. Et qui sera bientôt un monceau de débris,
Que j v ai vécu des jours pleins 'd’heures enivrées,
En recueillant au bord de lèvres adorées Des mots entrecoupés de baisers et de cris !
C’est là qu’elle venait à tous les yeux cachée,
Celle vers qui mon àme incessamment penchée, Envoie à tout instant ses désirs renaissants ;
C’est là que, méprisant les injures du monde,
Elle montait vers moi, jeune, charmante et blonde, Comme un ange porté parmi des flots d’encens.
Sitôt que j’entendais le bruit de sa voiture,
Bien vite j’accourais, et sous la voûte obscure Je la guidais voilée à travers le chemin.
Nous montions, commençant déjà notre poème,
Nous arrêtant souvent pour nous dire : Je t’aime !
Ma lèvre sur sa lèvre et sa main dans ma main.
Là î nous étions chez nous ! sans témoin , sans visage Pour venir épier notre joie au passage !
Sans confident bavard, sans regards curieux !
Loin de tous, près du ciel où nous portait l'extase,
Et , sans cesse ni fin , chantant la paraphrase Du cantique d’amour de nos cœurs radieux!
C’est là que j’ai senti , lorsque j’étais près d’elle, Des instincts rayonnants comme une foi nouvelle S’infiltrer lentement dans mon cœur éperdu ;
J’ai tant pleuré d’amour sur ses lèvres chéries,
J’ai tant crié de joie en nos chères féeries,
Que Dieu, qui m’entendait, sur nous est descendu !
Ah ! chacun de ces murs qui tombent et s’éboulent ,
Chacun de ces lambris qui craquent et s’écroulent, Fait rouler avec lui mes souvenirs passés !
Chaque pierre savait un mot de mon histoire ;
Et j’entends bourdonner autour de ma mémoire L’essaim tumultueux des rêves etfacés.
Quoi! rien ne restera de cette maison sainte,
Pas même un mur étroit pour en marquer l’enceinte Tout va tomber! tout va crouler! tout va finir!
Un jour rien ne pourra m’en indiquer la place,
Et je serai forcé, pour retrouver sa trace,
D’aller la rechercher jusqu’en mon souvenir!
Tout tombe ! l’escalier où ses pieds de sylphide Franchissaient les degrés, d’une course rapide, Pendant que son bras frêle à mon bras s’appuyait; Les paliers où souvent, s’arrêtant essoufflée,
Elle parlait tout bas, sous son voile aveuglée,
Et me disait des mots où mon cœur se noyait !
Le salon où tranquille et soulevant son voile, Comme un nuage noir qui découvre une étoile, Elle montrait enfin son front mystérieux ;
Où, s'informant d'abord du vol de ma. pensée, Elle me demandait si l’œuvre commencée S’élancerait bientôt au jour victorieux.
Hélas ! ma chambre aussi , ma chambre presque austère Où planait près de moi l’image de ma mère,
Où la branche de buis pendue à son portrait Paraissait me promettre en mes jours de souffrance, Comme un rameau sacré verdi par l’espérance,
Le bonheur que pour moi jadis elle rêvait.
Ma chambre où j’ai souvent, pendant mes insomnies, Redisant à mon cœur ses peines infinies,
Entendu mes sanglots troubler l’ombre sans bruit;
Ma chambre où j’évoquais autour de mes tristesses Ceux que l’avide mort a pris à mes tendresses,
Et qui , doux et pensifs , m’apparaissent la nuit.
La chambre où tu venais, ô ma chère adorée,
Notre chambre à nous deux, cette chambre sacrée Où nul n’aurait jamais dû venir après nous;
La chambre où je restais des heures délectables,
Ivre, charmé, perdu sous tes yeux ineffables,
Daisant ta jeune main assis à tes genoux!
La chambre où nous avions, bien loin de tout obstacle. Réuni nos bonheurs comme en un tabernacle,
Afin de les compter ensemble tout moment;
La chambre où nous avons tout oublié, la vie,
Les méchants, les jaloux, les menteurs et l'envie,
Où nous avons gagné le ciel en nous aimant!
Eh bien! cet escalier, ce salon, cette chambre Où passa ton parfum plus enivrant que l'ambre,
La chaude cheminée où tu chauffais tes piés,
Le balcon où souvent je t’ai vue immobile,
Contempler le soleil se coucher sur la ville,
Et les nuages blancs dans ses lueurs noyés;
Tout cela disparaît sous les pioches cruelles;
Puis, plus tard, ils tiendront armés de leurs (ruelles,
Et bâtiront aux lieux où furent nos amours Quelque belle maison à façade, à sculptures,
Avec des chapiteaux soutenant les toitures,
Pour remplacer la nùtre enfouie à toujours !
Tout va tomber! Eh bien, tant mieux! tombez, murailles Tombez comme des forts broyés par des mitrailles, Ecroulez-vous, ô murs! ù toits, abattez vous!
Croulez en mugissant ainsi qu’une tempête, Anéantissez-vous de la base à la tête ;
Tombez en écrasant tous nos rêves si doux 1
Qu'il ne reste plus rien de ma vieille demeure !
Que jusques à son nom tout disparaisse et meure! Qu’elle s'en aille encor chaude de nos bonheurs ;
Que nul jamais ne puisse aimer où nous aimâmes ;
Qu'on ne retrouve pas la cendre de ces flammes a Dont nous avons brûlé jusqu’au fond de nos cœurs !
D’autres ne viendront pas, profanes et vulgaires,
Dormir dans cette chambre où je dormais naguères, Rêvant à cet amour que le Seigneur bénit;
D'autres ne viendront pas, d’une main indiscrète. Fouiller tous les secrets de la chère retraite Où nous avions ensemble arrangé notre nid !
Que tout s’écroule donc! Quant à moi, peu m’importe! Quand de cette maison j’ai traversé la porte,
J’ai pris, comme un enfant, mon amour dans mes bras ; Il dort tranquille et pur sur mon sein qui le presse,
Je ne suis pas troublé; pour loger ma tendresse,
Mon cœur est un palais qu’on ne démolit pas !
Avril 18*9,