SOIR
Quelques rares passants se hâtaient sous la pluie ; Il pleuvait à torrents ; les cieux étaient tout noirs ; Les ruisseaux débordés, sombres comme la suie, Fuyaient rapidement par-dessus les trottoirs.
Les lanternes du gaz tremblaient sous les rafales, Comme un serpent de feu leur flamme s’agitait;* On entendait de loin sonner aux cathédrales Les heures de la nuit que le vent emportait.
Il faisait triste et froid. Quelques filles tombées Marchaient près des maisons, parlant à demi-voix A des vieillards caducs, aux épaules courbées,
Qui souriaient toujours et s’arrêtaient parfois
Sur le boulevard sale, au milieu de la boue, Notre voiture allait au grand trot des chevaux, Parmi les cris confus des cochers, et la roue Faisait jaillir la fange en passant les ruisseaux.
Nous étions seuls tous deux. Nos quatre mains unies Se pressaient ; ses yeux bleus tremblaient sous mon regard ; Les glaces de cristal, par l’haleine ternies,
Semblaient nous enfermer dans un moite brouillard !
Muet, j’avais posé mon front sur son épaule ;
Sa voix me ravissait ainsi qu'un chœur lointain ;
Son corps souple et charmant, flexible comme un saule, Faisait craquer tout bas sa robe de satin.
Un parfum tiède et doux environnait mon être ; Je restais sans parler, et je sentais en moi Des faiblesses d’enfant, des extases de prêtre, Et les virilités d’un homme plein de foi !
Ce fut, dans notre vie, un de ces moments rares Où tout le cœur s’épanche, où l’esprit dédoublé Remonte jusqu’au ciel ; où les âmes avares Boivent jusqu’à l’ivresse un bonheur introublé !
« Je meurs d’amour, » lui dis-je en me penchant vers elle Jusqu’auprès de sa lèvre, et, pendant cet instant.
J’ai compris les trésors de la vie éternelle
Et le sort qui plus tard près de Dieu nous attend l
Paris, novembre 18 17.