LA VENGEANCE DE LA RIVIÈRE
Le hardi compagnon arrive Devant la rivière. Un moment Il la contemple de la rive,
Puis lui parle courtoisement.
Il lui parle, il la complimente, Comme s’il flattait de la voix Une jeune fille charmante Et capricieuse à la fois.
(( O belle rivière, et limpide !
Aucune autre rivière n’a Le lit creux et le cours rapide Autant que toi, Smoradina !
« A ton gré, rivière profonde, Ici s’arrêteront mes pas :
Comment passerais-je ton onde, Si tu ne le permettais pas ? »
« — Tu parles de si bonne grâce Et si polis sont tes saluts Que je seconde tes vœux : passe, Mon compagnon, n’hésite plus. »
Poussant dans les flots sa monture, Sans obstacle il atteint le bord ; Puis il rit de cette aventure,
Raille et se moque tout d’abord :
(( Voilà cette rivière, celle Dont j’entendis souvent parler !
Large, large, disait-on d’elle,
Et profonde à faire trembler !
« Ah ! pauvre rivière indolente !
Les yeux clos, je la passerais...
C’est une flaque d’eau plus lente Et plus dormante qu’un marais! »
Superbe, il se remet en route,
Mais la rivière, doucement :
« Hé ! brave compagnon, écoute Et viens encor pour un moment.
(( Un oubli : dès ton arrivée,
Sur le bord n’as-tu pas posé Tes couteaux à lame gravée De pur acier bien aiguisé ? »