LA PRISE DE KAZAN
Hôtes conviés, prêtez-moi l’oreille :
Guerriers réunis, faut-il à présent,
Faut-il vous chanter par quelle merveille Le terrible tsar Ivan prit Kazan ?
Oyez tous : sous l’eau, sous la ville môme
On poussa la sape ; on y renferma
Des tonneaux de poudre ; au moment suprême,
La mèche de cire enfin s’alluma.
Les Tatars debout, du haut des murailles,
En gestes narquois, en mots insultants,
Se moquaient du tsar: « Nous prendre? tu railles ! Devant nos remparts attends-nous longtemps ! »
Lui se fâche et crie avec violence :
« Tous mes canonniers, qu’on les pende ici ! » Mais alors, des rangs, sortent en silence Des hommes sensés qui parlent ainsi :
LES CHANTS ORAUX DfJ PEUPLE RUSSE
« Tsar, que contre nous ton cœur ne s’irrite. Avant de nous pendre attends un moment :
La mèche, qui brûle au grand air si vite,
Dans un souterrain s’use lentement. »
Le tsar n’a pas eu le temps de répondre Que sur tous les points croulent les remparts ; La ville en l’air saute, éclate, s’effondre Et lance dans l’eau les maudits Tatars...
Maintenant le tsar est joyeux, dispense Force compliments à ses canonniers Et pour recevoir bonne récompense,
Ils ne viennent pas, certes, les derniers.
BAIDA
A Tsargrad, au marché, se tenait Baïda.
Il buvait T hydromel, sans peur et sans envie ; Il buvait l’hydromel, il buvait l’eau-de-vie, Quand par un messager le sultan le manda.
« Si tu veux devenir mon chevalier fidèle,
Ma fille, ô Baïda, je te la donnerai ;
Guerrier brave et fameux, je te désignerai Pour être le seigneur de T Ukraine avec elle. »
— « Sultan, dit Baïda, maudite soit ta foi !
Garde la fille aussi, ce n’est qu’une païenne
Et, Dieu m’en est témoin, je n’en veux pas pour moi ! »
Le sultan, furieux, de sa voix la plus haute :
« Heiduques, qu’on le prenne et qu’on l’élève en l’air, Qu’on le suspende vif à ces crochets de fer ! »
Ainsi fut Baïda pendu par une côte.
— « Apporte-moi, mon page, et Tare et le carquois, Mon bon arc, mon carquois avec sa garniture :
J'ai trois buts à viser que, tous trois, je le jure, Toucheront mon regard et ma flèche à la fois. »
Il tient son arc ; voici déjà sa flèche prête :
Elle atteint le sultan qui s’abat et pâlit;
La seconde a tué la sultane en son lit Et, d’une autre, à leur tille il a percé la tète.