LE COSAQUE MOURANT
Le vieux guerrier cosaque à chevelure grise Sur un tertre est assis, jouant de la Kobza ;
Il jette à pleine voix sa chanson à la brise;
Sous les fers et le plomb son cheval s’affaissa ;
11 est mort à ses pieds. — Lui, sa pipe est brisée,
11 a rompu son sabre, il ne"lui reste rien,
Presque rien : fourreau vide et giberne épuisée, Kobza, pipe et tabac, voilà tout, tout son bien.
Il allume sa pipe, et son chant qu’accompagne Le son de la Kobza, s’élève tristement :
« Cosaques, compagnons, perdus dans la campagne, Qu’èies-vous devenus, frères, en ce moment ?
« Quand pourrez-vous, rentrés à la setche natale, Chasser le Polonais maudit à coups d’épieux, Imposer aux Tatars captifs la loi fatale De vos fouets que vos mains feront siffler sur eux 7
(( Jusqu’au dernier soupir si je pouvais vous suivre, Pour réjouir vos cœurs je jouerais nos vieux airs ; Mais seul ici, lout seul je vais cesser de vivre ;
Pas un chrétien pour m’enterrer dans ces déserts !
« Je ne peux faire un pas sans que tout mon corps plie. Bientôt vont s’approcher les grands loups au poil gris: De mon pauvre cheval ils feront chère lie Et vite expédieront mes membres amaigris.
« Ma fidèle Ivobza, de peintures parée,
Que vas-tu devenir? Te bnilerai-je ici?
Ou dois-je disperser ta cendre au vent livrée?
Te placer au sommet du tertre' que voici ?
« Les bises balayant le désert de la plaine,
Les bises, qui de rage et sans frein souffleront,
Te frôleront de l’aile; alors, sous leur haleine,
En accents douloureux tes cordes vibreront.
« Peut-être, chevauchant dans la steppe sans bornes, Le Cosaque entendra ces plaintives rumeurs Et tout à coup ému, guidé par tes sons mornes, Dirigera ses pas vers ce tertre où je meurs ! »