LA MÈRE CAPTIVE CHEZ SA FILLE DEVENUE TURQUE
Pourquoi n’avez-vous pas veillé, gens du village ? Pourquoi, vous, coqs, pourquoi n’avez-vous pas chanté ? Les Turcs sont là, les Turcs mettent tout au pillage ; Nos hommes avec eux vont en captivité.
Un Tatar en partage obtint sa belle-mère.
Liée à son cheval, il la traîne aux fourrés,
Où son sang qui ruissselle emplit toute l’ornière ;
Les voraces corbeaux s’y sont désaltérés.
« Salut, 6 dame turque, o dame que l’on vante !
Nous amenons pour toi du pays étranger
Une esclave de choix ; prends-la pour ta servante,
Donne-lui du travail, et sans la ménager.
<i Qu’elle ait en môme temps à faire triple ouvrage : Avec la main Filer le lin de son fuseau,
Avec ses yeux garder les moutons au pacage,
Avec ses pieds bercer noire enfant au berceau. »
Or après quelque temps, la captive chrétienne Tout en berçant l’enfant chantait pour l’endormir :
(( Fils de ma fille, dors, ta lignée est la mienne. »
La dame turque entend, bondit, se sent frémir :
« Que dis-tu là ? Comment m’as-tu donc reconnue ?»
— « L’autre jour, te mettant au bain, soudain je vois Une marque de feu sur ta poitrine nue,
Signe que je touchai si souvent autrefois. »
— «O ma mère, c’est toi, toi que j’ai tant pleurée ! Quel hasard te révèle à mes regards surpris ?
Toi, par ces haillons vils ainsi déshonorée !
Quitte-les, revêts-toi d’une robe de prix.
a Désormais près de nous, tu vivras en maîtresse, Avec noble parure et riches ornements. »
— « Laisse-moi mes haillons, j’aime mieux ma dé¬
tresse,
Que ton luxe, ton or et tes beaux vêtements. »