LA SŒUR EMPOISONNEUSE
Pourquoi tous ces copeaux sur le feu, jeune fille?
De quel mets délicat presses-tu la cuisson?
Dans le vase bouillant sur la flamme qui brille,
Des serpents venimeux distillent leur poison.
Et pour qui ce breuvage apprêté par sa haine ?
— Pour son frère. Elle va le trouver dans la cour,
De son cheval s’approche et tend la coupe pleine :
(( Bois, frère. » — « Bois d’abord, puis ce sera mon tour.»
— « Non, bois : je ne suis pas à boire la dernière ; Déjà, tout en versant, je bus à ta santé. »
Mais une goutte alors, tombant sur la crinière Du cheval, la brûla... le piège est éventé.
Lejeune cavalier d’un bond s’élance à terre,
Prend son sabre, à la fille il tranche net le cou :
« Non, tu n’es pas ma sœur, la fille de mon père ;
Tu n’es rien qu’un serpent venu je ne sais d’où. »
Apportez à milliers des fagots sans attendre ; Dressez-les en amas au milieu de la cour ;
Que, de ce corps, le feu ne laisse qu’une cendre ; Que le vent la balaie et la sème alentour !..
Bientôt le corps n’est plus que poussière fumante, La bise la disperse au loin... tel est le sort De la tille au front blanc : mais nul ne se lamente, Le frère n’a permis ni pleurs ni chants de mort.