LA MÉCHANTE BELLE-MÈRE
La mère se lève à l’aurore Et sa bru s’éveille à sa voix :
« Les bœufs brament, tu dors encore !
Vite, mène les veaux au bois ! »
Sa belle-lille à la pâture
S’en va conduisant les veaux roux.
Ce joür même, par aventure,
Revient de loin son cher époux.
Il l’aperçoit de quatre lieues :
« Est-ce un coucou là-bas passant, Près du bois dans les brumes bleues?
Ou ma mie et ses veaux paissant ? »
Il arrive en sa cour et crie :
« Attelez mes meilleurs chevaux,
Pour chercher ma femme chérie Qui dans le bois garde les veaux. »
Il part ; bientôt tous deux reviennent ; La mère est là qui les attend Sur le seuil même et ses mains tiennent Deux verres pleins qu’elle leur tend.
L’un est pour sa bru qu’elle abhorre, L’autre pour son fils bien-aimé ;
Ici, la funeste ellébore ;
Là, le romarin parfumé.
Hélas ! tous deux ont par méprise Bu l’ellébore : en un moment Leur sang froidit, leur cœur se brise ;
Us tombent raides, lourdement.
« O Seigneur, à deux créatures J’ai versé le poison mortel !
Où donc placer leurs sépultures ?
Elle au dehors, lui sous l’autel. »
Dans l’église, on mit sur la bière De l’homme un platane argenté ;
Sur l’autre fosse, au cimetière,
C’est un tilleul qui fut planté.
Le platane, ô merveille ! passe A travers le mur impuissant,
Atteint le tilleul et l’embrasse De son branchage caressant.