AU LIEUTENANT PIERRE NADALET
TUÉ A l'ennemi
Nous avions l'embarras de deux pensionnaires Quand nous nous sommes vus pour la première fois : Tu n'avais que quinze ans, moi que douze ; et nos mères Riaient... O rire d'autrefois !
Ah ! rien ne pourra faire à présent qu'il revienne, Ce rire qu'égrenaient nos deux mères jadis, Puisque ma mère à moi n'est plus, et que la tienne Ne reverra jamais son fils !
Tu t'es donné ; sublime et cruelle fortune ! La vie avait été rude et haute pour toi ; Ton bonheur commençait, la tendresse opportune T'attendait le soir sous ton toit !
J'évoquais à ton nom une belle carrière, Les travaux, les lauriers, le bonheur ingénu... Il ne reste de tout qu'une petite bière Dans un cimetière inconnu !
Honneur à ta mémoire ! Honneur à ton martyre
Dont notre œil s'éblouit !
Et honte aux rois hideux dont l'orgueil en délire
Fit le crime inouï !
Ah ! maudite la Guerre aux mains rouges, la Guerre
Dont le bras triomphant Sur un même tombeau courbe la vieille mère
Et le petit enfant ;
Qui dans la grave Europe où brillaient, ô Science,
Tes rayons épandus, Mêle, hurlant sa joie, en un carnage immense.
Les humains éperdus !
Maudite soit la Guerre, âpre reine sans larmes,
A l'âme de rocher, Qui farouche, à ta mère, à vingt cœurs pleins d'aUrmes,
Vint si tôt t'arracher !
La France est innocente en cette lutte affreuse,
Et défend la Raison ; Que cela rende pur l'âpre chagrin qui creuse
Les cœurs en ta maison ;
Qu'ils se disent, songeant, quand les lampes se meurent.
Aux destins moissonnés :
Nos ennemis tombés sur nos plaines demeurent
Les plus infortunés !
Il n'est pas mort comme eux servant l'orgueil immonde
Aux pieds lourds d'un tyran.
Et vit la Liberté pencher sa face blonde
Sur son front de mourant !
Décembre 1914.