LES RACINES
Vous souvient-il de l'arbre aux étages touffus Sous qui rêvaient hier nos âmes langoureuses ? Cet arbre s'agrippait aux pierres d'un talus Et l'on voyait saillir ses racines affreuses.
Mais son dôme fleuri se balançait très haut, Baigné dans la splendeur d'un crépuscule rose. Et nous restions, gardant un silence dévot, Dans l'adoration de cette apothéose.
Sur nous, chaque seconde, un pétale neigeait. Or, tandis que coulait l'ivresse de cette heure, Que vos regards avaient le songe pour objet, Je sentis se briser ma joie intérieure.
Je m'inclinai, mon front dans ma paume caché. Ah ! c'est qu'une stupeur tyrannique me hante, Qui m'empêche de boire au calice penché. C'est que j'ai peur devant la nature créante !
C'est que j'ai su la Vie aux ténébreuses lois ; Et l'horreur qu'elle mêle à sa danse rieuse, Le supplice éternel de l'esclave, j'en vois. J'en retrouve partout l'image impérieuse.
Et l'arbre devant nous, calme, la répétait :
Sous la voûte fleurie aux murmures sans nombre,
Le réseau convulsif des racines c'était
Les mille bras noueux qui travaillent dans l'ombre ;
C'était les muscles noirs qui peinent, s'accrochant, Pendant qu'au-dessus d'eux chantent des fêtes blondes, Et sans qui crouleraient ces fêtes et leur chant ; C'était la base obscure aux souffrances profondes.
Et je songeais. Tandis que vos regards levés Se perdaient en rêvant dans les branches voisines, Moi je baissais le front, sombre, les yeux rivés Sur la crispation tragique des racines.