‹ Les Chants secretsChapitre 6 sur 51 · L'USINE · texte numérisé non relu

L'USINE

C'est un lieu trouble et noir, vibrant, tumultueux, Que le métal étreint, que le métal inonde, Où l'air s'emplit de sons rauques et monstrueux, Où tout s'acharne et gronde.

Cest un lieu sans clémence, un indicible enfer Plein de leviers luisants et d'étranges tortures. De retentissements et de plaintes de fer, De souffrances obscures.

Partout, du sol visqueux aux plafonds chancelants. Un enchevêtrement où le regard se noie. Les tourbillons vertigineux des lourds volants, La claquante courroie.

Dans un tronçon d'acier qui râle son tourment Mordent avec fureur d'horribles crocs sans nombre, Et l'on voit au-dessous ramper sournoisement JJn mécanisme sombre.

l8 LES CHANTS SECRETS

Partout le dur travail en des ronflements sourds, Partout l'arrachement fumant de la matière, Du lourd bloc déchiré jaillissent les contours De la forme dernière.

C'est le champ de combat où le génie humain Ploie, exige, asservit, sans que rien lui résiste. Lutte âpre ! Le vainqueur du fer et de l'airain Pâlit dans ce lieu triste.

Et parfois la Machine, énorme paria, S'irrite, et saisissant la main qui l'alimente. Nourrit les dents d'acier que l'homme lui tailla D'un peu de chair fumante.

N'importe ! l'homme ordonne et l'homme est triomphant ; Il arrache au métal la chose désirée, Il suit des yeux l'outil qui perce, taille et fend. Il réalise, il crée !

Les produits qu'il voulut s'entassent par monceaux Sous l'effort ténébreux de l'usine profonde, Lourde moisson de fer conçue en des cerveaux, Moisson vaste et féconde !

Hier le résultat de ton immense effort, Sombre Usine, c'était la matière asservie : L'homme extrayait de toi la puissance, l'essor, La lumière et la vie.

Il te fait aujourd'hui préparer du néant ; Car ce temps est de ceux que l'histoire enregistre ; Et ce qu'on veut de toi c'est l'obus effrayant, C'est le canon sinistre.

Tourne, Usine !... Et tandis que tes vastes travaux Ne cessent dans la nuit de gronder et de luire, La pâle Mort s'en vient s'accouder aux carreaux En éclatant de rire.

Janvier 191 S .

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