‹ Les chants séculairesChapitre 11 sur 62 · LE CHÊNE · texte numérisé non relu

LE CHÊNE

A force de songer dans mon e'troit domaine Chaque chose a pour moi pris une forme humaine, La maison me regarde avec des yeux rêveurs, Au-dessus de Lenclos les arbres me font signe Que le satyre rôde et grappille ma vigne Et que sous les rosiers rient les faunes voleurs. Mais moi, pensif, suivant les lointaines lueurs Qui marchent sur les prés ou courent sur la route, Négligeant ce que dit ma pinède, j’écoute La confuse rumeur tombant du ciel profond.

Le murmure des eaux et tout le bruit que font Les hommes travaillant dans l’immense campagne. Et je pars, le soleil se lève sur les champs.

Le matin est un hymne, et dans les larges chants Que verse sur les bois l’orgue de la montagne

Je vois trembler le ciel comme un voile d’amour. Derrière le rideau des vents et des nuages,

Quels dieux rêvent couchés sous les baisers du jour? Une langueur sacrée enivre les feuillages,

Molle et rose là-bas la plaine s’agrandit,

Et le brouillard doré des lointains paysages Au-dessus des étangs brusquement resplendit.

Le matin lentement se déroule. O chaumières, Grands arbres rencontrés sur le bord des chemins, Source verte, eau glacée où je trempe mes mains, Je vous aime; partout les routes coutumières Accueillent le printemps couronné de jasmins.

La plaine est un bouquet odorant, les clairières Dans l’odeur des lilas bercent leur frondaison.

Les vieux chênes rêveurs sous l’étreinte des lierres Murmurent, dans les vents s’élargit ma raison.

Et pour mieux pénétrer la volupté des choses Je me couche dansTherbe à l’ombre des lauroses Ou je cours, attiré par ce qui chante et luit. Derrière moi pourtant, vaste et pure, la nuit S’avance lentement, et mon cœur la devine Sous les noyers, là-bas, qui descend la colline.

Les hommes fatigués regagnent les hameaux.

On voit les chariots frôler les bas rameaux Et les buissons en fleurs sur le bord de la route. Un fagot à ses pieds, une pauvresse écoute Les dernières rumeurs de la campagne, un chien

LE MATIN

Aboie, et je suis seul, et je n’entends plus rien Que l’adieu d’un beau jour dans les branches des ormes. Je suis heureux, j’ai fait pourTœuvre quotidien Ma moisson aujourd’hui de rythmes et de formes.

Un poëme nouveau se lève au fond de moi,

La plaine a dans le soir la beauté d’une loi,

Mon cœur vit tout entier dans le blanc paysage,

Et content je reviens vers ma vieille maison Tandis qu’à chaque pas que je fais, l’horizon S’obscurcit, comme on voit s’endormir un visage.

Et que la lune monte au-dessus du village.

Et j’arrive. Ma lampe est allumée. Un feu De ramilles déjà dans le vieux salon brûle.

L’étoile du berger au ciel à peine bleu Tremble sur mes cyprès au vent du crépuscule.

Le puits, pour m’accueillir, sourit comme un vieillard, De revenir si tard la maison me pardonne,

Mais, au milieu des prés, un lumineux brouillard Enveloppe le chêne apporté de Dodone.

O grand chêne, semé par mes lointains aïeux,

Dans tes branches parfois revient l’esprit des dieux.

Les aigles en passant déchirent ton feuillage.

Une noire sueur ruisselle de ton front.

Les abeilles, l’hiver, habitent ton vieux tronc.

Et les troupeaux, l’été, recherchent ton ombrage.

Mais moi, lorsqu’on rentrant, j’ose venir m’asseoir Dans ton ombre terrible où s’empourpre le soir.

Je crois m’évanouir au milieu d’un orage.

La maison disparaît, tout le ciel devient noir.

Et les cheveux au vent, pâle, cherchant à voir.

Je sens mon cœur répondre au souffle de tempête Qui dans tes feuilles d’or s’engouffre sur ma tête.

Et je n’entends plus rien, mes regards ne voient pas. Mes mains ne touchent plus les lourds branchages bas Des dieux abandonnés je subis la colère.

Puis tout à coup, l’esprit des vieux temples déserts Me visite, et muet sous les feuillages verts,

Sourd comme Beethoven, aveugle comme Homère, Dans mon sang à grands flots je sens couler ma mère La Terre, la nourrice éternelle des vers,

Et dans mon cœur d’un jour s’abîmer l’univers.

Page 1