INSPIRATION
Il est assis. Il vient d’achever son repas.
Et le front caressé par les feuillages bas,
Il a l’air d’écouter l’herbe du bois qui pousse Ou ce que le vent d’août murmure sur la mousse Aux rayons tamisés par l’ombre des ormeaux.
« Une sève abondante est au cœur des rameaux, Songe-t-il, comme l’eau qui tiédit dans ma gourde. » Et comme un arbre, il sent son âme fruste et lourde Se gonfler lentement d’un désir inconnu.
Une feuille qui tombe effleure son cou nu.
11 tressaille, le bois l’attire et l’épouvante,
Car dans les profondeurs de la forêt mouvante Il n’ose reconnaître une fraternité Et mêler la nature à son humanité.
En sifflant, il a pris sa vieille lambrusquière.
Il la palpe, il la tient droite dans la lumière,
Et voici que du fond de son être ingénu Le souffle créateur, Einvisible est venu.
Le bâton est son rêve; il le touche, il le taille...
O sainte émotion de la première entaille î O Pan, frère divin de Parbre et du verger,
C’est à toi tout d’abord que le pâtre a songé. Essuyant au hasard dans la glauque feuillée.
Sur les ruisseaux, tes mains et ta barbe mouillée, Tu rôdes, ténébreux, autour de Einspiré,
Tu renais du sommeil d’où son chant t’a tiré.
A sculpter sur le bois ton visage rustique,
A te rendre vivant, tout entier il s’applique.
Les grands chênes penchés semblent le contempler; Dans la plaine, à ses pieds, on moissonne le blé,
Les chariots, chargés d’épis, crient sur la route.
Les gerbes dans les champs sont en tas; il n’écoute. Il ne regarde rien. 11 est là, travaillant.
Et lentement le dieu naît sous ses doigts, ayant Comme une âme d^enfant sous une vieille face.
Car le sculpteur naïf, fils de toute une race Qui n’a jamais cessé de soigner les troupeaux. N’ayant pas d’autres deux que ceux de ces coteaux Qui ferment cette plaine où sa famille est née, Vient de sentir soudain dans son âme étonnée l.a beauté du soleil baignant ces horizons.
LE MATL\
La profondeur de Tair, la marche des saisons, L’épanouissement de l’immense nature,
Et pour ne pas pleurer il taille la figure De ce dieu retrouvé par ses doigts anxieux Au fond de sa mémoire où dormaient ses aïeux
Nous nous sommes couchés si tard Cette nuit que déjà l’aurore Nous regarde à travers le store...
Un train sifüe dans le brouillard.
Le brouillard que le soleil dore Traîne sur l’herbe du jardin.
Les premiers souffles du matin Agitent doucement le store.
Le café dans la tasse odore ;
A la fenêtre le rosier,
S’il le veut, peut nous épier; Paressons un moment encore...
Je veux laisser en moi parler les paysages Selon leur simple vérité :
C’est dans les eaux, les fleurs, la terre et les nuages Que gît toute beauté.
Je veux m’en aller seul sur les rives des fleuves, Je veux dormir sous les cyprès,
De mon pays vaincu repoussant les épreuves, Dormir dans les forêts.
Le soleil est plus beau dans les branches du hêtre Que tous les chants de ma raison.
Je le vois, il m’appelle, il frappe à ma fenêtre,
11 enveloppe ma maison.
Pourquoi toujours rêver au deuil de la Patrie î Le blé pousse, imite les blés.
Un nouveau jour caresse au fond de la prairie Les herbages renouvelés.
Je veux être semblable à la douce nature Qui fructifie et croît toujours.
Vivons, croissons comme elle, allons à Paventure Vers la paix des beaux jours.
Nature, donne-moi la caresse embaumée Qui s’échappe de tes cheveux,
Je te veux presque nue et toute parfumée, Comme Delphique je te veux.
Je dormirai sur toi, sur ton grand lit de feuilles. Dans les bras des ruisseaux en fleurs.
Ceux qui viennent vers toi, vierge, tu les accueilles Avec des rires et des pleurs.
Avec le rire épars des branches et des roses, Avec les larmes du matin,
Je veux laisser couler ma vie avec les choses Et leur confier mon destin.
Mais tu m’as dit : « Oh ! non, le bonheur n’est possible Que quand le cœur est satisfait.
De tout grave bonheur la naissance est pénible.
Vois, pour fleurir ce que j’ai fait.
J’ai bu l’eau qui coulait dans la tiède rivière,
Moi, l’arbre, au fond des larges prés ;
Si je m’épanouis à la pleine lumière Mes racines ont bu des cadavres sacrés.
Et moi, le dur rocher que le soleil caresse, J’écrase sous ma pesanteur Dans mon cœur de granit toute vaine faiblesse. Mon équilibre est mon bonheur.
Et moi qui ne suis pas comme mes frères sage.
Moi, nuage capricieux,
Pour mieux me fondre, hélas! au cœur d’un paysage Je m’exile des cieux.
Ainsi les éléments de ma joie incomprise Travaillent, souffrent, ô mon fils.
Une obscure douleur que console la brise S’attendrit dans Pâme des lys.
Pour jouir pleinement de la beauté du monde Sache t’efforcer à ton tour
Et je t’accorderai Pémotion féconde
De la souffrance et de l’amour. »
Rien n’imposera silence A ma pensée, à nos cœurs.
Sur tous les monts de Provence Ruisselle un torrent de fleurs.
Plus de vague songerie !
Prenons la route, il est temps !
Sur les champs de la patrie Va se ruer le printemps.
Il descend de la montagne Dans le cri des jeunes pins.
La Victoire l’accompagne, J’entends l’appel des buccins.
Joignons-nous à la nature,
Au printemps de la raison,
Et mêlons notre aventure Aux combats de la saison.
Sur tous les chemins de France Une troupe comme nous De jeunes chasseurs s’avance A la rencontre des loups.
Les loups fuient dans les clairières, Les repus, les étrangers...
Forçons-les dans leurs tanières, Délivrons les vieux bergers.
Nous nous sommes mis en marche.
Les blés baisent nos genoux, L’arc-en-ciel jette son arche Entre la Victoire et nous.
Nous nous sommes mis en marche.
Nous nous arrêtons parfois Gomme autour d’un patriarche Sous un chêne dans les bois.
LE MATIN
Et le vieux chêne murmure :
<( Fils, je vous ai reconnus.
Le ciel de France s’azure,
Les nouveaux temps sont venus.
« Vous suivez la sûre route Qui conduit à l’avenir.
Je gardais encore un doute,
A présent je puis mourir. »
Et dans les branches du chêne Passe sous le Bois sacré Le cri des loups qu’on enchaîne Et du peuple délivré.