LE CHANT DES BLÉS
« Oui, m’as-tu dit, je sens que mon âme trop lourde Ne peut trouver qu’en toi, doux maître, son soutien. Le monde est si profond, la nature est si sourde :
Que mon cœur est heureux d’être semblable au tien !
Ah ! que mon corps couché contre ton cœur te donne La tiède volupté nécessaire au bonheur. ..
Si je remplis tes yeux, que l’Esprit me pardonne, Car je suis ton amante avant d’être ta sœur.
D’ailleurs, la vérité de la substance humaine Dont tu veux déchirer le mystère, est en moi : Je vis comme la mer, la montagne et la plaine. Je suis la source ardente etpure; abreuve-toi.
CHANTS SKCULAIRES
Je t’ai déjà livré mon âme tout entière,
Mais si ta vie a soif encor d’autre beauté,
Nous pourrons, si tu veux, donner à la matière La forme de mon rêve et de ta volonté.
Lorsque dans cette nuit d’angoisse prophétique,
Où sans savoir pourquoi je pleurais dans tes bras,
Tu m’as donné le nom de la Sibylle antique :
— (( Delphique?)) — Tu m’as dit: «Plus tard, tu comprendras
O mon cœur, j’ai compris... Midi brûle. Les hommes DormenL près de la mer, sous les pins desséchés;
Leur sommeil est peuplé de radieux fantômes.
Car tu chantes, berger, sur tes troupeaux couchés,
A la grande Unité, par le sang de mes veines.
Par les vents de l’Esprit qui frappent mes cheveux.
Tout mon être est lié, les apparences vaines Se transforment en moi selon que tu le veux.
Midi brûle à présent sur la ville endormie.
Je te berce en chantant entre mes bras, tu vois Se nuancer le monde aux yeux de ton amie,
La matière estjvivante^en sortant de ma voix.
MIDI
Sous mes cheveux défaits tu veux cacher ta tête : Autour de nous, partout, le monde resplendit.
La moisson du Seigneur, ô moissonneur, est prête. La faux d’or à la main, va. C’est le grand Midi.
Gomme le grand Midi qui tombe sur la ville Et dont nous devinons la splendeur sur les champs. Mon amour descendra sur ton esprit tranquille. L’amour et le soleil sont l’âme de tes chants.
Les hommes affamés qui te veulent pour Maître Autour de ta maison rôdent, le cœur troublé...
La faux d’or à la main, tu n’auras qu’à paraître.
Ah ! regarde : au soleil, comme il est beau, ton blé ! »
Ainsi tout un long jour, en me berçant contre elle. Chante, voluptueuse et sage, tour à tour,
La Terre où bat ton cœur, Delphique universelle... — Je faucherai les blés de sagesse et d’amour.
Ultima Cumœi venit jam carminis œtas :
Magnus ab intègre sœclorum nascitur ordo. Jam redit et virgo, redeiint Satiirnia régna Jam nova progenies cœlo demittitur alto.
ViRGFLÉ.
Dans les batailles lyriques Que le monde livre à Dieu, Les poètes magnifiques Secouent des torches de feu.
Ils voient, dans leurs larges voiles Que gonfle le vent des mers, Descendre avec les étoiles L’Avenir, père des vers.
MIDI
A leur voix, les cœurs se lient Selon leur rythme immortel, Et les cités multiplient Se levant à leur appel.
Orphée agitait les pierres,
Pin dare dictait des lois,
Saint Jean cria des prières Qui firent suer les rois.
O femme, mon peuple ignore Le son de mon âme encor.
Il ne sait pas que j’adore Dans ta chair la race d’or.
La sainte aristocratie.
Peuple, roule sous tes flots Et le cœur de la patrie Est déchiré de sanglots.
Mais avec le blé qui pousse.
Pour nourrir la nation.
Germe aussi, robuste et douce.
Une génération.
Tu m’as donné la main, Femme, et je t’ai suivie.
Les pins, nourris de Dieu, les roches et l’azur Ouvrent, derrière toi, de ma nouvelle vie Le tranquille horizon éblouissant et sûr.
Nous vivons, ô ma joie, un rêve solitaire,
Mais notre âme comprend ce que dit le blé mûr.
Rien n’est voilé pour nous des choses de la terre,
Le monde, chaque soir, s’endort dans notre cœur.
O demeure de vie, ô maison du bonheur!
Le matin nous éveille avec la voix du pâtre.
Mais lorsqu’avec l’hiver la campagne s’endort,
A l’heure où le couchant rend le salon rougeâtre, Quand un tronc d’olivier croule en üambant dans l’âtre. De l’austère piano le chant des maîtres sort.
Contre les vitres meurt un crépuscule d’or.
La nuit vient lentement, on allume les lampes.
Et j’aime entre mes mains sentir battre tes tempes Toutes pleines encor d’un monde harmonieux.
Devant le vieux bahut, sur la table servie,
Rit la vaisselle à fleurs qui nous vient des aïeux.
Et tout blanc le grand lit est là, qui nous convie.
MIDI
Je connais le bonheur tranquille des époux.
Mon âme à te servir attentive et ravie,
A tout ce que tu vois trouve un charme plus doux.
La loi de ton amour ma raison La suivie.
Je n’oublierai jamais ce divin vendredi...
Autour de nous rêvait la campagne endormie,
C'était Theure où le bois de chênes resplendit,
La rivière luisait parmi les basses branches,
O causerie au bord de Tancien pont de planches,
O vieux banc où tu vins, défaillante, t’asseoir.
Solitude, frissons de la nuit! Ce fut l’heure.
Et ton âme accepta le suprême devoir...
Depuis, dans la maison, ô douceur de te voir!
Dans chaque chose aimée un peu de toi demeure,
C’est dans ton cœur que bat le cœur de la demeure, Ton sourire toujours flotte dans le miroir.
Les parfums, les lueurs te suivent, mais le soir.
Moi qui, chaste, te tiens contre mon cœur qui tremble, Quand glisse doucement la robe à tes genoux,
Je sens confusément tous ces désirs ensemble Enivrer ma raison du bonheur des époux.
CHANTS SÉCÜLAIRES
fV
Mon père a relevé la maison des ancêtres.
Blanche, à travers les pins, par-dessus les lauriers, Elle regarde, au loin, de toutes ses fenêtres.
Se lever le soleil sur les champs d'oliviers.
Deux ceps noueux font à la porte une couronne,
Et beaux comme des dieux, deux antiques mûriers Dressent devant le seuil leur rugueuse colonne.
Je m’accoude souvent au marhre usé du puits Et j’entends se répondre, autour de moi, les hruits De la ferme et des champs qui varient avec l’heure. Et le rouge coteau, tout parfumé de thym,
Comme une ruche en fleurs embaume la demeure.
Ayant rempli ma loi, s’il faut qu’un jour je meure, O maison, j’ai bâti dans tes murs mon destin. Quand ta porte au soleil s’ouvre chaque matin,
Je sens mon cœur aussi qui s’ouvre à la lumière Et nous faisons au ciel une même prière :
<( O Provence, à travers les changeantes saisons. Dans le flot incessant des choses et des êtres.
Quand nos fils bâtiront de nouvelles maisons.
Qu’ils ne quittent jamais le pays des ancêtres. »
MIDI
Écoute-moi... Ce soir s’ouvre profond et pur,
Le murmure des pins emplit le crépuscule.
A peine si la nuit peut assombrir l’azur.
Laisse battre ton cœur, le mien tout entier brûle Avec l’immense ciel plein d’astres... Notre enfant A bu ce flot de moi qui dans ton sang circule,
11 frappe de son front ton ventre triomphant.
O radieuse plaie! O flancs! Source sanglante!
Mon père dans ses bras tint ma mère tremblante, Je recevrai le fruit de ta maternité.
Déjà dans tes regards je vois mon fils qui brille...
Ah! donne-moi tes mains! Qu’il vienne! J’ai chanté! Certitude de voir, humaine éternité.
Notre amour prolongé de famille en famille,
La race croît! Le ciel a béni notre ville.
Enfin j’ai pu bâtir les lois de ma raison Dans les sûrs fondements d’une riche maison.
O bonheur! — cependant que là -bas, sur la route, Dans la boue et le froid, piétine, lourd et dur.
Le troupeau sans bergers égaré par le doute, — Nous sentons notre enfant grandir dans le soir pur.
Sous le ciel gris les pins humides de la lande
Et les chênes cuivrés, moins tristes, mais plus beaux,
Se souviennent encor de nous... La terre est grande,
Dans la bruyère en fleurs ont passé les troupeaux Pourtant, le vent d’automne a dépouillé les branches,
Et rien n’est demeuré semblable à nous... Berceaux De lilas balancés au fond des combes blanches.
Je voudrais retrouver, ce soir, votre fraîcheur.
La terre est grande et rien n’y reste du bonheur.
De la saison qui meurt, toi, tu n’es pas jalouse.
Tu ne regrettes rien de ce qui nous fut cher.
Les matins de décembre ont glacé la pelouse.
Mais tout le bel été, ton sûr instinct d’épouse Te dit qu’au fond de toi, malgré le rude hiver,
Il s’éveille, il renaît peut-être dans ta chair.
Ah ! prends-moi dans tes bras, prends-moi, la flamme baisse Dis-moi le beau secret de tes entrailles, laisse La lampe doucement s’éteindre, le miroir S’est endormi déjà sous sa vieille guirlande,
Il ne te verra pas rougir, je veux savoir
Ce qu’ont mis dans ton sang les parfums de la lande.
MIDI
(c Ferme tes livres... Rien de ce que tu m’as lu N’a l’immense douceur des strophes murmurées Par le jour qui descend dans les pins... Il a plu;
Dans les derniers rayons les plaines empourprées S’endorment, l’horizon sans soleil resplendit,
L’air est plein de l’odeur des terres labourées.
Tout un soir lumineux sur les champs s’agrandit.
Je le sais, je le sais, derrière ce silence.
Pareil à nous, un monde, un ciel nouveau commence. Ah! qu’avec toi ce monde écoute mes aveux...
De tout un peuple heureux mon fils sera l’ancêtre.
Tes fils laboureront ces champs selon tes vœux.
Ah! prends-moi dans tes bras. Pleure avec moi. Je veux Que tu sentes mes flancs qui vont trembler peut-être. J’ai créé... Nous vivrons, tous deux, dans le même être. Il aura ta raison, ta force, ta beauté.
Il sera le sauveur que tes vers ont chanté.
Pour la première fois, au fond de mes entrailles,
Il vient de remuer, il nous a répondu,
Je comprends le mystère auguste des semailles.
Je porte dans mes flancs de mère l’être élu. »
Lorsque les amandiers en fleurs, comme un poëme, Embaumaient ce vallon solitaire, tu vins Et me tendis, ainsi qu'un nuptial emblème,
Une branche arrachée aux beaux arbres divins.
« O mon cœur, me dis-tu, prends, je serai fidèle.
Un soir illuminé couronne ces ravins.
Cette terre nous voit, nous nous souviendrons d’elle, ïu portes dans ton âme un être aux yeux humains,
O mystère! C’est lui qui vient d’unir nos mains.
Viens. Il hoira ma vie. Il sera de ta race. )>
Lés arbres s’endormaient caressés par le soir,
Les blancs coteaux voyaient monter la lune lasse.
« O mon maître... » Déjà l’ombre noyait ta face,
Je sentais la rougeur de ton front sans la voir.
« O doux maître, mon cœur plein d’un immense espoir N’attend que le baiser qui pâme et sanctifie.
Les arbres sont en fleurs : que ma chair fructifie...
Ah! regarde, l’amour a défait mes cheveux, '
Ils sont à toi... »
Doux cœur, ce vallon est le même.
C’est le printemps encor, les arbres sont heureux,
Mais toi, tes flancs sont lourds et ton visage est blême#
MIDI
Dans les rochers entr’ouverts Ruissellent les sources vives,
Au fond des chauds lauriers verts Les colombes sont plaintives.
Le printemps dans les sillons A pas lumineux s’avance,
Et l’odeur des genêts blonds Enveloppe la Provence.
Ivres dans les vents nouveaux.
En mordant les jeunes branches Entends hennir les chevaux.
Les combes sont toutes blanches.
Les grands souffles triomphants Épousent les forêts vertes,
Et de beaux rires d’enfants Sortent des maisons ouvertes.
Mais toi, dont le sang en fleurs Germe avec la saison sainte.
Tu sens déjà les douleurs Qui sacrent la femme enceinte.
Dans le bassin le laurier Trempe ses branches, mais lasse, Toute pâle, entends crier Au fond de ta chair ta race .
Gloire au printemps, gloire au jour!
Déchire-toi, sombre terre.
Déchire-toi, ventre lourd.
Enfante, ô nature, ô mère!
Lorsque Tenfant viendra ce sera dans un jour De lumière, au milieu de Tété... La Provence Des monts jusqu’à la mer brûlera tout autour De la maison sacrée...
MIDI
0 mon fils, je m’avance
Vers ta chair, ton cœur juste et ta pleine raison Depuis les siècles d’or où mon sang prit naissance.
C’est pour toi que mon père a bâti ma maison :
Qu’il voit germer enfin la fleur de nos ancêtres.
Les rudes ouvriers, les laboureurs, les prêtres,
Tous, battront dans ton cœur, sauront par ton cerveau. S’ils dormaient, oubliés au coin d’un cimetière.
S’ils nourrissaient la terre ou coulaient avec l’eau. Secoués, réunis dans un espoir nouveau,
Ils te sentent venir du fond de leur poussière,
Ils t’attendent, leurs os te crient : « Ta race entière Doit peupler, comme Dieu peupla les nations,
La cité de ton corps de gloire et d’actions,
O notre fils, ô ciel de nos âmes unies. »
O mon fils, tu viendras, dit mon âme à son tour, Apportant à ton père, entre tes mains bénies,
La forte certitude et le tranquille amour.
U n fleuve de soleil coule devant la porte.
La nappe est d’or, la table et les vins diaprés Luisent dans les parfums que la fenêtre apporte .
Sur le coteau, là-bas, un bouquet de cyprès Se consume, à leurs pieds ruisselle un tas de pierres. Des torrents de clarté bouillonnent sur les prés Et tout un vol de paons s’abat sur les bruyères.
Assieds-toi, pour nourrir notre enfant de beauté Laisse, en mangeant, tes yeux flotter dans la clarté, Donne, en le contemplant, une âme au paysage. L’enfant boit lentement ton sang extasié.
Avec ces fruits, ce pain, ce vin, sous ton corsage.,
Les mains d’un dieu caché sculptent son frais visage. O femme, couche-toi sur la chaise d’osier,
Et dans Tardent silence et l’odeur du rosier.
Ton front entre mes mains, au bord de la fenêtre, Écoutons l’univers créer un nouvel être.
A l’infini le ciel de la campagne est bleu,
Sous ce ciel et vers nous toute une race forte Est en marche, elle vient parmi les champs en feu, 0 maison, toute grande ouvre au soleil ta porte.