‹ Les chants séculairesChapitre 4 sur 62 · LES · texte numérisé non relu

LES

AQVIS SEXTIIS PATRIAE

INCLYTAE CIVITATI ET CAMPIS MARIANIS ET MONTI VICTORIAE OB VICTOS BARBAROS SACRVM

A Maurice Barres,

L’arbre battu par les grands vents A laissé comme dans un rêve Monter à flots la verte sève Au cœur des feuillages mouvants. '

Sous la pluie et le ciel nocturne,

Du rouge soir au blanc matin,

Toutes les formes du destin Ont tenté mon cœur taciturne.

Et maintenant l’arbre innocent,

La fleur de chair, le fruit de gloire, Pour mieux aimer ne veut plus croire Qu’aux seules vertus de son sang.

LE MATIN

Reçois ici ce que je t’ai longtemps destiné : il ne peut manquer rien à l’homme heureux qui reçoit ce don avec une âme tranquille, ce brillant tissu des vapeurs matinales et des rayons du soleil, le voile de la poésie, que te présente la main de la Vérité.

Gcethe.

LE MATIN

Pour chanter de nouveau quelque immortel poëme, O mon cœur, ouvre-toi. Les greniers sont comblés. Vois, devant ta maison, sous ce soleil qui t’aime. Flotte déjà la nappe en Üeurs des nouveaux blés. Là-bas, des monts heureux les lumières descendent. Les murmures, les bruits, les pollens se répandent A travers les chemins et les ruisseaux herbeux.

Sur les murs du coteau brille encor la rosée;

Et pour mieux figurer mon œuvre commencée.

Naïf comme mon cœur et comme ma pensée,

Un bouvier de vingt ans songe parmi ses bœufs.

Et comme le soleil qui court sur la colline Le caresse en passant, l’amoureux imagine

Qu’une nymphe cachée au fond de la ravine Ecarte pour le voir son rideau de lauriers.

Et les bœufs indolents, rêveurs comme leur maître, Beuglent en s’attardant ù l’ombre des mûriers.

Beaux jours de l’Age d’or, jours d’antique bien-être. Images du bonheur, vous reviendrez peut-être,

Vous ressusciterez en quelque œuvre immortel.

La France sans moissons meurt sous des mains indignes O beaux jours pleins de blés, de lauriers et de vignes^

Je veux vous élever un séculaire autel.

De siècle en siècle, ô Jours, battus par les tempêtes.

Vous venez, apportés par la voix des poètes.

Vous coulez comme un fleuve au fond des larges vers. Dans sa pauvre maison, dont vous faites un temple.

Loin des champs dévastés, le Sage vous contemple,

Vous flottez au-dessus de ses livres ouverts;

Et dans le ciel en feu de son âme sonore

Vous montez. Triomphants, peuple vêtu d’aurore.

Libérateurs, ô jours promis à l’univers.

Vertu du chant! Déjà la glèbe qui t’adore Tantôt s’azure et rit, tantôt rêve et se dore.

Derrière les coteaux étincelle la mer.

Gomme une ode en plein ciel s’enlacent les nuages,

Un vent élyséen traîne sur les feuillages.

Et la Paix lumineuse est au fond de l’étber.

LE MATIN

Mais tout passe, Dieu coule... 0 changeants paysages Que l’heure renouvelle et qu’emporte le jour,

Je suis semblable à vous. O mon âme, à ton tour Chante. Ce chaud pays fait silence et Cëcoute.

Une poussière d’or s'avance sur la route,

Les arbres attendris se penchent. Sois comme eux Ouverte au souffle errant des poëmes heureux, Accueille l’être épars des plantes et des bêtes.

La matière en travail s’efforce autour de toi,

Les choses t’ont choisi, dis la rustique loi

Qui fait germer la terre aux baisers des planètes,

Et dans un rythme sûr courbant ton horizon Tes vers prendront les traits de la belle saison.

Dans ton cœur revivra le cœur des vieux poètes. Eveille-toi. Les dieux sont là, dans ta maison.

Dans le jardin en fleurs, sous les grenades mûres.

Les socs abandonnés ont des reflets d’armures. L’essaim s’est échappé du rucher. Tout le ciel N’est qu’une ruche immense. Et sous les lauriers-roses Au bord de l’eau le vent s’endort, gorgé de miel.

Et vois, la table est là sur les frais malons roses.

Sous les pampres ensoleillés la table luit,

La chaise attend, le vin mousseux est dans l’amphore. Voici le cahier neuf, la page blanche encore, Confusément la terre a murmuré : « C’est lui. >♦

<( 11 est le paradis de nos métamorphoses,

CITANTS SÉCULAIRES

Notre cœur lentement s’ouvre à sa voix, c’est lui Qui doit nous donner vie, » ont murmuré les choses.

0 mon cœur, ce royaume est le tien. Tu pourrais Libérer ton pays de l’erreur étrangère.

Le rythme est souverain, l’Idée est messagère,

Les vers, les justes vers, sont les seuls maîtres vrais. Chasse dans ses brouillards l’Idole mensongère.

O mon cœur, ce royaume est le tien. Dans tes vers Veut se mirer un coin du fuyant univers.

Ton peuple attend. Ton âme est de soleil nourrie. Devant toi, les grands bois de lauriers sont ouverts. Cueille les durs rameaux qui restent toujours verts. Et tords-les en couronne au front de la Patrie.

Un poëme nouveau circule Dans la racine des lauriers.

Le printemps vient, la plaine ondule, Coupez des branches de lauriers.

Je veux qu’un rêve magnifique Ce soir emplisse ma maison.

Ce soir mon âme attend Delphique, Jetez des fruits dans ma maison.

Jetez des fruits, coupez des branches, Que notre lit soit un autel.

Jonchez mon seuil de roses blanches^, Mon cœur est blanc comme un autel.

La nuit descend sur la prairie,

Elle est en route, je Fentends...

Ellê^st râme de ma patrie,

Elle est ma nuit et mon printemps.

Les étoiles sont plus heureuses Sur le chemin de ma maison, Sur nos demeures ténébreuses Mon rêve monte à l’horizon.

La lune monte , entre les branches, Elle vient dans les oliviers.

Semez mon seuil de roses blanches Et de couronnes de lauriers.

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