‹ Les chants séculairesChapitre 44 sur 62 · CRÉPUSCULE · texte numérisé non relu

CRÉPUSCULE

Le soir vient. Pour rêver j’ai repoussé mon livre...’ Et tout ce que j’ai lu devant moi revenant Mon songe s’accomplit, et voici maintenant Qu’au cœur du vieux Paris mon âme croit revivre.. Le vaisseau, de sa proue, impérieux et beau,

Fend la Seine; c’est l’île unique, le flambeau Allumé dans la nuit de l’Europe naissante,

La Cité. Notre-Dame, attendrie et puissante,

Dresse son porche roux en face du couchant.

Et vers elle, splendeur de la ville, un long chant. Un murmure d’amour arrive des toits rouges.

La Sorbonne s’endort, et les vitres des bouges Commencent à flamber au fond du quartier noir. Au seuil de ma maison pour voir tomber le soir,

LE COUCHANT

Bon marchand satisfait, je suis venu m’asseoir.

Je ne sais plus quel nom adorne mop enseigne,

Mais c’est toujours le roi François premier qui règne. Tout un long jour d’été vient d’égayer Paris.

Les ombres du couchant empourprent les murs gris.

Et dans ma rue étroite, à pignons, à tourelles,

Où sur les toits aigus nichent les tourterelles,

Le soir sous leurs auvents endort les saints anciens. Entre les murs ventrus dont cèdent les poutrelles, Pêle-mêle, soldats, pauvres, musiciens,

Se pressent, se coudoient, s’interpellent; un prêtre Salue à leurs comptoirs ses riches paroissiens.

En riant, ma voisine entr'ouvre sa fenêtre.

Et juifs, chiens, étrangers conduits par un valet.

Filles aux lourds seins nus que frôle un vieux chanoine. Petits pages farceurs poursuivis par un moine.

Et toi, Marot, songeant à quelque virelai,

Tous se hâtent... Là-bas, au fond, le Châtelet Dresse au-dessus des toits sa masse dure et noire.

Je me lève, je suis le flot. Sortant de boire,

Les lansquenets, mêlés aux étudiants, grossiers.

Ivres, passant les ponts, chantent à pleins gosiers.

Sans sentir la beauté de cette nuit sereine.

Gênés par la splendeur de cette heure de paix Qui tombe lentement sur le Louvre et la Seine,

Pour l’insulter, penchés sur les lourds parapets.

Trois ou quatre, plus laids, pleins de rires épais,

Pissent dans la rivière avec un geste obscène.

Et souriant, Marot, qui passe sans les voir,

Mêle son âme heureuse à la beauté du soir.

Il invoque au-dessus des flots les nymphes grasses, Un fin croissant envoie au bord des berges basses Le long scintillement d’un grand corps adoré.

« Lorsque viendra^ dit-il, le silence doré,,. »

Et dans son cœur qui rit aux premières étoiles Vénus est descendue...

Et moi je sens aussi,

Sur mon livre accoudé, dans mon sang obscurci L’Immortelle qui marche et qui traîne ses voiles.

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