‹ Les chants séculairesChapitre 46 sur 62 · SOIR PAÏEN · texte numérisé non relu

SOIR PAÏEN

A Paul Marié ton.

0 doux vents de ma solitude, Multipliez mes rêves d’or.

Sur mon seuil, sans inquiétude Chaque soir Diane s’endort.

Les chemins creux sont pleins de mûres, Apportez-moi, vents amoureux,

Les hlancs parfums, les verts murmures, L’ombre tiède des chemins creux.

GHATNTS SÉCULAIRES

Dans le silence de Tétude, Loin de la lampe, le lit dort.

O doux vents de la solitude, Peuplez mon lit de rêves d’or.

Toute pensée est illusoire Qui ne mène à la Volupté.

Les deux compagnes de la Gloire Sont la richesse et la santé.

Ne crois pas même à l’espérance, Rien n’est vrai que ce que tu vois, Aime l’amour, fuis la souffrance ; La source coule : chante et bois.

C’est pour toi que la mer rayonne.

Que fleurit la vierge, pour toi^

Que la vierge ou le flot frissonne :

Chante et nage, chante et sois roi.

LE COUCHANT

Car la couronne, car TEmpire,

C’est au bord de ton corps heureux Une pucelle qui soupire En t’offrant son ventre amoureux ;

C’est au soleil, en pleines vagues,

Sentir l’épanouissement

Du monde en fleurs, sous tes yeux vagues,

Dans ta pensée en mouvement.

Sous les arbres dorés la table d’or aussi A sa dentelle transparente.

Vous qui voulez manger et jouir, c’est ici Que triomphe ce soir la race conquérante.

Venez, la volupté des flacons et des mets Enivre les âmes royales,

Pendant que le couchant enflamme les sommets Et met au cœur des forts ses caresses loyales.

CHANTS SÉGULATRES

On voit camper là-bas, autour des chars brisés, '

Au fond vermeil des avenues,

Les esclaves vaincus, les lâches méprisés ;

Mais autour des vainqueurs rient les servantes nues.

On ne sait, tant les fruits ont un goût amoureux. Quand la main défaillante touche Les üancs luisants et doux d’un beau corps savoureux. Si la chair ou les fruits vous fondent dans la bouche.

Sur les trônes massifs les flambeaux empourprés Mettent une lueur de fête ;

Des chevaux, le poil nu, galopent dans les prés,

Mais Éros, en jouant, d’un geste les arrête.

Les tapis, sur la mousse, autour des grands bassins Font un lit à la vaste orgie ;

Des couples endormis le vent frôle les seins Avec un pan flottant de la nappe rougie.

Car, vautré maintenant sur la dentelle d’or, Dionysos brûlant épouvante la table.

Tandis qu’autour de lui, dans la forêt qui dort. Rôde, prête à tuer, Hécate redoutable.

LK COUCHANT

Le monde entier n’est qu’apparence, Viens, ô Beauté!

Que dorme au fond du noir silence La vérité.

Saint appétit, faim, soif sacrées !

O Guérisseur,

Ce que tu vois, ce que tu crées Naît dans mon cœur.

Les apparences fugitives Prennent un sens.

Lorsque tremblent tes clartés vives Dans tous mes sens.

La passion'désordonnée Devient un jeu,

Lorsqu’au fond de l’âme étonnée Tu descends, Feu.

O feu du vin, feu des étoiles,

Feu de la mer,

ïoi qui consumes tous les voiles, Feu de la chair.

Brûle en moi l’impure semence, L’obscur limon Que dépose la conscience,

O saint démon 1|

Et que le monde recommence A vivre en moi,

Dans sa joie et son innocence, Tout plein de toi.

O mon corps, ô mes yeux, ma bouche, Pourquoi vivons-nous ?

Pour respirer l’adieu d’un beau jour qui se couche, g^Pour te voir aux genoux d’une vierge farouche

LE COUCHANT

Chercher à mêler tes genoux ;

Pour tremper dans les eaux d’une source glacée Une branche de laurier noir,

En croyant voir passer au fond de ta pensée Virgile caressé par les ombres du soir;

Pour dompter un cheval sauvage,

Pour passer un fleuve à la nage...

O mon cœur, pourquoi vivons-nous?

Pour être un des moments de la chose féconde, Une des minutes du monde,

De la terre éternelle un des furtifs époux.

Pourquoi vivre, ô ma chair profonde, Pourquoi vivre et pourquoi jouir,

Si ce n’est, ô ma fleur, pour mieux t’épanouir !

La nuit vient. Le lâche s’afflige.

Je méprise l’ombre et le mal.

Buvons. C’est l’heure du vertige Et du grand plaisir animal.

Sous les chênes dressez les tables En face de l’étang. Venez.

Où sont ces Ombres redoutables?

C’est la Nuit qui vous rit au nez.

Amenez les blanches captives.

Rien n’est doux comme de baiser, Au clair murmure des eaux vives,

De beaux yeux qu’on peut mépriser.

Nous partirons à l’aventure,

Les chevaux piaffent, l’air est lourd.

Dans ta chevelure, ô Nature,

Fument les parfums de l’amour.

Les grands monts dressent sur la plaine Les vagues frises d’un autel.

Je sens dans mon âme trop pleine Bouillonner mou cœur immortel.

LE COUCHANT

D^'autres diront de ton mystère L’ordre entrevu, les dures lois,

Mais moi, voluptueuse terre,

J’ai faim et soif quand je te vois.

Moi je ne veux, quand je te touche, Que sentir tout à coup ton cœur Fondre dans mon cœur et ma bouche, Sous tout le poids de mon bonheur.

Je ne veux, que plonger mon être Dans Fécumant torrent des fruits :

Toute ta sève me pénètre,

Vents et parfums, couleurs et bruits.

Avec tes vagues et tes feuilles,

Avec les eaux de tes forêts,

Sur tes mousses, moi, tu m’accueilles Au sein de tes paradis vrais.

Tu me roules sur ta poitrine Avec les odeurs de midi.

Et comme une plante marine Sous tes Ilots mon cœur resplendit.

Vénus le veut. Ne sois plus triste...

A la voix du terrible amour Malheur à celle qui résiste !

Prends le flambeau. Viens, c’est ton tour.

Sur ton lit brûlante et pâmée Dans une heure tu dormiras,

Liée au monde, ô bien-aimée,

Par la chaîne d’or de mes bras.

Ah ! vois, tes yeux mouillés reflètent La splendeur du divin moment.

Déjà tes seins gonflés halètent...

Ton corps parle, si ton cœur ment.

J’ai chanté la chanson bacchique, Les amphores n’ont plus de vin.

Buvons l’instant mélancolique Qui rend le plaisir plus divin.

LE COUCHANT

Au fond tiède de la pensée Une image de volupté Flotte encore et sous la rosée Déjà brille un matin d’été.

C’est Bacchos qu’Aphrodite enlace, Tandis qu’à travers les tilleuls L’aurore vient sur la terrasse Épier si nous sommes seuls.

Sur le lit saccagé, les roses Pâlissent avec la clarté.

Toi, tes paupières se sont closes, L’hymne du plaisir est chanté.

Ah! prenons des forces nouvelles!

Puisqu’il le faut, Sommeil, dormons...

Chantez, faucheurs, dans les venelles, O bergers, descendez des monts.

Vaste Jour, peine et recommence Le dur labeur de chaque jour.

Soleil, jette à la vie immense Ton torrent de joie[et d’amour.

Mais au bord de ce lit, que cesse Tout le travail de Tunivers :

Les dieux nourissent ma paresse De longs baisers et de beaux vers,

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