‹ Les chants séculairesChapitre 54 sur 62 · SOIR MYSTIQUE · texte numérisé non relu

SOIR MYSTIQUE

Quam siiavis est, Domine, Spiritus tnus.,

A M. J. Demolins.

Au fond de ma tiède cellule Le vent qui monte du jardin Jette Lodeur du crépuscule.

Un ange rêve dans le pin.

Je sens le soir marcher et croître Au fond de mon rêve agrandi.

Sur les vieilles dalles du cloître Le clair de lune resplendit.

GITANTS SÉGUI^AIRES

Et débordant le crépuscule, Grave et doux comme le jardin Jésus s’assied dans ma cellule.

Un ange prie au cœur du pin.

Toi que j^ai fait à mon image, M’a dit le Maître du Bonheur, Unis ton âme au paysage Que je t’apporte dans mon cœur.

Car le paradis invisible Apparaît au disciple heureux, Aussi vivant que dans ma Bible, Dans le pays de ses aïeux.

Mène une vie à peine austère, Sage et tranquille, et tu seras Candide et fort comme la terre Et les arbres que tu verras.

LE COUCHANT

Tout aime et cherche la lumière, Le soleil est Fombre de Dieu.

L’âme du saint est la prière Du pin sombre et du coteau bleu.

Laisse en toi prier les étoiles.

En toi le monde joint les mains.

Pour voir mon visage sans voiles Le monde prend tes yeux humains.

IJl

Dans le ciel triste etjpur la Vierge a vu le soir Baiser avec douceur les yeux de la lumière, Et Joseph achevant sa tâche coutumière Est venu sur le seuil auprès d’elle s’asseoir.

IFessuie à son front la sueur qui ruisselle Et tandis qu’en chantant s’éloigne l’apprenti, Dans les derniers rayons qui baignent l’établi Sur les coteaux frisés un rabot étincelle.

Dans le sein de la Vierge un céleste rosier Prophétise à son cœur Ja Lumière du Monde.

Elle a vu des enfants qui menaient une ronde...

Elle pleure en prenant la main du menuisier.

Et quand, la nuit venue, elle vaque au ménage,

La droite d’Abraham écarte le mur noir.

Ruth, du sein d’Abraham, se penche pour la voir.

Et la paix du Seigneur descend sur le village.

Et Phumble charpentier l’admire avec douceur, Sentant qu’à cette table où son corps boU et mange Pour la servir Marie auprès d’elle a quelque ange Invisible et pieux qui l’appelle ma sœur.

Car muette elle songe, ouvrant une grenade,

A ce fils de David par les Livres promis.

Et son rêve, à travers les vieux murs endormis. Vers les champs de la Bible éternelle s’évade.

Inaltérable vérité.

Sûreté de ma conscience.

Toute splendeur, toute beauté, Toutes sciences.

LK COUCHANT

Tu tiens les cieux unis entre eux,

Incorruptible hiérarchie

Des grands archanges amoureux,

O toutes vies.

Du cœur de la nature en feu Jusqu’à la volonté du Père Le Fils s’élance, l’Esprit meut L’ordre des sphères,

Et dans l’élan de cet amour Où ce soir le monde s’enflamme,

Je pressens l’aube du grand Jour,

Du jour des âmes.

Un jour, ô Juge, tu viendras,

Tu planeras, sombre colombe, —

Et sous son vol tu t’ouvriras,

Peuple des tombes.

La douce enfant couchée au milieu des brebis Tenait les yeux fixés sur la grotte de Lourdes.

Dans son âme tombaient de grosses larmes lourdes. Ses doigts distraitement émiettaient son pain bis.

Paysanne, elle était de cette race antique Que nourrit lentement ce biblique pays,

Et vers Dieu chaque soir s’ouvrait son cœur de lys Dans la simplicité de quelque vieux cantique.

Mais ce soir, au détour du mystique sentier,

Le large vent qui vient du côté de PEspagne A jeté dans son cœur Pâme de la montagne.

Sur le roc de la grotte a fleuri Péglantier.

Une source à ses pieds a coulé sur les roches.

Le cierge dans ses doigts est un hymne de feu.

Et la Dame est venue avec le manteau bleu,

Le blanc vallon s'emplit du murmure des cloches.

Entre les humbles mains les grains du chapelet Brillent comme, la nuit, les astres sur le gave.

« Je suis PImmaculée-Gonception. » Et grave La Vierge met un doigt sur le noir capulet...

A genoux maintenant au bord de la prairie Elle est seule, le soir descend dans le vallon, Et regagnant Pabri de sa pauvre maison Elle y porte le Nom de la vierge Marie.

LE COUCHANT

Vierge Marie, en qui j’espère,

O Mère de la Passion,

Penche-toi sur le cœur du Père, Compassion!

Ton Fils se dressera terrible,

O tendre mère, ô Charité,

Songe au calvaire de la Bible,

Au flanc percé.

Et dans tes yeux des larmes telles Couleront, que le Juge en feu.

Pardonnant aux races mortelles, Leur jettera ton manteau bleu,

Et dans le voile aimé des anges Enveloppant l’humanité Tu berceras dans ces saints langes Le vieil Adam ressuscité.

Tout dort dans le cloître fermé.

Seul, je respire à ma fenêtre Le soir de printemps embaumé.

0 béatitude champêtre !

Devant les pins sombres et verts Mon inspiration mystique Mêle ma prière et mes vers,

O noir jardin, à ton cantique.

Un soir d’or de l’Angelico Tombe sur la campagne brune Et dans mes cyprès meurt l’écho Des grands psaumes du clair de lune.

Le soir tombe. Là-bas, sur la plaine apaisée,

Court dans les oliviers une lueur rosée.

Les chevaux ébroués rentrent de l’abreuvoir.

Les abeilles déjà dorment au fond des ruches,

Et dans la pièce sombre où se glisse le soir La lampe qu’on allume a fait luire les cruches.

O braves gens, chez vous j’aime à venir m’asseoir A cette heure du jour entre toutes paisible Où les bons serviteurs se reposent... Repos De la maison où rêve une fée invisible !

Des touffes de genêts trempent dans de grands pots, Et les amandes d’or sèchent sur un vieux crihle.

Il me semble relire ur^ verset de la Bible A la page où Jacob parle de ses troupeaux,

Car le bruit des brebis vient par la porte ouverte Et se mêle aux parfums de l’obscurité verte.

D’où rêveur se détache un berger sous un pin.

La table est mise, on sent la bonne odeur du pain.

Le vin de l’an passé brille dans les bouteilles,

Et près du beurre frais et des figues vermeilles La soupe fume au fond des assiettes d’étain.

La beauté de la race antique et vénérable S’est assise avec nous autour de cette table.

Le vieux Jean s’est signé d’un grand signe de croix.

Et dans l’eau que je bois, dans ce pain que je mange Je communie avec la prairie et la grange,

Et le soir est si pur et si bleu que je crois

Qu’au fond de la campagne où le vieux berger marche

Dieu visite le cœur de quelque patriarche.

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