ÉBAUCHES
Ils étaient comme nous, ces songeurs, ces poètes,
Gomme nous ils sentaient leurs âmes inquiètes Se peupler de désirs aussitôt morts que nés;
Et ces grands laboureurs dans leurs champs moissonnés, Tandis que sous les bois blanchissait l’ombre noire, S’asseyaient pour songer à l’aurore de gloire Qui monterait un jour sur leur postérité;
Et parmi les rumeurs du feuillage enchanté Pour baigner de douceur leur sublime folie La lune se levait avec mélancolie,
Et Pan sur leurs fronts nus remuait dans le vent.
O cavaliers amers, je pense à vous souvent :
Gervantès, au hasard dans la morne campagne,
Tu suis ton rêve épars sur les routes d'Espagne,
Et de maigres bandits sur les coteaux pelés Rient de ton front trop lourd et de tes yeux voilés.
Et toi, dans tes brouillards, seul et triste, ô Shakespeare, Sur quelque banc de Londre assis, l’Ennui t’inspire Un rêve au fond duquel la Tamise s’endort;
Mais le fleuve en tes vers devient la nappe d’or Où s’attablent les dieux entre les maisons noires;
Et ce divin banquet coule dans nos mémoires,
Sur le vieux pont ventru toi-même nous parais Penché sur ce festin tel que tu l’admirais.
Avec l’écroulement pensif des hautes nues.
Les voiles déchirés des Olympiennes nues.
Les flambeaux dévastés, les vins, les plats sacrés.
Et les dieux renversés sur les lits empourprés Ainsi que le Titien les couchait sur ses toiles...
Les flammes de l’enfer ont léché les étoiles : O cœur transfiguré, Dante, dur compagnoh, Les pierres de Florence ont retenu ton nom.
Près de la cathédrale, ô priapée obscure !
Près des nefs Rabelais, chêne qu’une aube azuré, Aspire vaguement le songe universel.
LE COUCHANT
Tournant d’un doigt rêveur les feuillets d’un missel Le vieux moine aux aguets écoute la nature Mêler sa vie auguste à la sainte Écriture,
Et lentement en lui la terre, l’eau des monts,
Les feuillages, les vents ont raison des démons.
11 tire les Désirs condamnés de leurs fanges,
Épicure et Platon deviennent ses deux anges. Repétrissant le monde entre ses larges mains Il donne aux anciens dieux ses appétits humains. Entre Orphée et Panurge, enivrée et camuse La face d’or de Pan se hasarde et sourit,
Et chaussant le cothurne ébloui de la Muse La Gaule devient France et la matière Esprit.
O Rabelais, Sylvain frère des philosophes.
Je voudrais t’accouder dans l’ombre de mes strophes Gomme tu dus t’asseoir sous les branches parfois :
Tu cherchais, près de Tours, la lisière d’un bois, C’était le plus souvent au bord de quelque source, Déjà dans le couchant scintillait la grande Ourse,
Les murmures du soir traînaient sous les rameaux... Mais revivant ainsi dans la couleur des mots,
Ce n’est pas toi ce soir que j’aurais voulu peindre. Mon rêve m’a gagné, ma lampe va s’éteindre,
La lune est déjà haute au ciel, et de mon toit L’ombre sur mes lauriers s’étend...
Et c’était toi,
Dans l’éclat du soleil et la moisson des piques,
A travers les clairons et les clameurs publiques, Au-dessus des chevaux et du peuple guerrier, C’était toi, couronné de chêne et de laurier,
Que j’avais le dessein de dresser dans mon livre, O Pétrarque, et de faire en de beaux vers revivre Tel que Rome te vit, au jour de ta splendeur. Montant au Capitole en habit d’empereur.
Sous les parfums, ce soir, tu luis comme un autel, Tiède corps endormi sous les blanches dentelles. J’entends encor le cri de désir immortel Qui mêla nos âmes mortelles.
Sous la large clarté des flambeaux amoureux Ta gorge, tes bras nus cherchent ma bouche encore. Ils s’éteindront, un soir, pâles et douloureux.
Ces bras dorés comme l’aurore.
J’entends trembler dehors les désirs de la nuit, La fenêtre est ouverte ; au milieu des nuées La lune flotte, et c’est l’été du ciel qui luit Au fond des branches remuées.
Éveille-toi. Je n’ai, pour tromper mon amour,
Pour combler de mon cœur l’incurable tristesse,
Que ces astres là-bas qui s’enfuient sans retour. Gomme eux s’en va notre jeunesse.
O vie ardente! ô cieux! Toujours, toujours changer! Ne me laisse pas seul devant cette croisée. Éveille-toi. Je sens un amour étranger Monter du fond de ma pensée.
Pour s’unir à jamais nos âmes n’ont qu’un jour : Qu'au-dessus de ton lit les flambeaux resplendissent. Si nos corps au néant s’enfoncent sans retour, Qu’avec joie ils s’anéantissent.
Mais quand sous tes baisers mon éœur se gonfle et sent Que ton âme éperdue est sur ma bouche toute,
Notre immortalité coule dans notre sang...
Non, non, mon cœur jamais ne doute.
Sous tes cheveux épars ton corps parfumé luit.
Ah! ne t’éveille pas. J’ai poussé la fenêtre Et j’ai fermé mon âme aux conseils de la nuit.
Ta beauté seule me pénètre.
LE COUCHANT
Je le sais, je le sais, tout couple est un autel,
Et s’il faut chaque jour que le monde renaisse.
Le sens-tu? c’est de nous, c’est de ton corps mortel Que renaîtra demain son éterne jeunesse.