‹ Les chants séculairesChapitre 56 sur 62 · L’ISOLEMENT · texte numérisé non relu

L’ISOLEMENT

Élégant, mince et droit, il marche sous les chênes, Jeune homme dont le soir rêvent les châtelaines, Avec son front bruni sous ses cheveux bouclés Il passe, jeune dieu, mais dans ses yeux troublés Une humide lueur fait déjà qu’on devine Dans cet adolescent le futur Lamartine.

Ainsi que chaque jour, seul avec son vieux chien,

11 a battu les champs : ce pays est le sien,

11 connaît les vallons de toutes ces collines,

Mais le cœur bouillonnant, au fond des aubépines Étendu tout à l’heure, en crayonnant des vers,

11 a senti tomber des lourds feuillages verts Un mystère qui tient son âme émue encore,

Et, vertige ! un écho dans cette âme sonore N’a cessé de répondre à cette voix depuis...

Il s’arrête, il s’assied sur la marche d’un pui

LE couchant

Dont un lierre lascif disjoint la vieille porte.

Lo soir tombe. Le vent de la campagne apporte Tous les bruits attardés de la fin d’un beau jour.

Et lui, prêt à pleurer, cœur trop gonflé d’amour. Alangui sous le poids de son âme immortelle,

Pour caresser du moins quelque chose, il appelle.

Il fait contre ses pieds agenouiller son chien.

Il lui parle : « Ton rêve est peut-être le mien,

Dit-il en caressant les longs poils de la bête.

Qui sait quelle pensée anime cette tête.

Quelle mélancolie est au fond de ces yeux ?

O doux chien, il est bon de rêver, il est mieux De pleurer, le cœur gros, devant le soir qui tombe. Qui sait sous quelle joie ou quel chagrin succombe La splendeur de ce jour qui vient finir ici?

Les choses ont une âme,, ont leur amour aussi. N’entends-tu pas le cœur des arbres qui soupire?

Le vent est une voix, la nature respire.

L’émotion d’aimer emplit le firmament.

Je vois mon cœur trop plein se fondre lentement Dans l’âme que ce soir nous devinons aux choses... Oh ! je voudrais tremper ma bouche dans ces roses, Je voudrais contre moi presser ce chêne, un dieu A ce ciel languissant murmure un long adieu,

Et comme lui je sens de mon âme impuissante S’envoler de ce jour la beauté finissante.

Rien ne dure ici-bas. Gomme lui nous mourrons... »

Et sous les bois déjà les premiers violons De Tombre soupiraient leur romance plaintive.

Il caressait les yeux de la bête attentive :

« O bon chien, nulle part le bonheur ne m’attend, La source de mes jours coule... » Son cœur entend Une source se perdre au fond de la ramée.

Une lampe, au château voisin, s’est allumée,

11 a vu des pins noirs le croissant émerger Et luire sur son toit l’étoile du berger.

Il salue en tremblant l’étoile qui se lève ;

Des cyprès, dans la plaine où s’élargit son rêve,

Lui paraissent pleurer au-dessus d’un tombeau.

Le ciel est plus ardent, le silence plus beau.

« O sang gonflé de vie, il faut qu’un jour je meure.. Et tandis qu’il revient vers sa vieille demeure Un ange dans son cœur mêle aux derniers rayons Les premiers vers épars des Méditations.

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