‹ Les chants séculairesChapitre 57 sur 62 · PRIÈRE DU SOIR · texte numérisé non relu

PRIÈRE DU SOIR

O mon âme, pourquoi t’écartes-tu de moi?

Les bruits du jour ont fui, la route est solitaire,

Les dernières lueurs ont caressé la terre,

Ma maison et mon cœur sont graves comme toi.

C’est l’heure où chaque soir je te cherche et t’appelle, Sur le banc familier je suis venu m’asseoir,

Je t’attends vainement, ô ma vie immortelle,

O mon âme, pourquoi t’éloignes-tu, ce soir?

Mais tu m’as répondu : u Je suis toujours visible Dans la blancheur du ciel où s’endort l’horizon. J’habite, ô mon enfant, ton pauvre cœur paisible,

Si je fuis les bonds fous de ta folle raison.

Avec toi j’ai mangé le pain noir de la faute,

Je couche sur ton lit, impuissant prisonnier.

Que te sert de te plaindre? A quoi bon me nier?

Viens, allons nous coucher au fond de l’herbe haute. »

Le soir est large et pur au-dessus du coteau.

Et c’est ainsi qu’avec de suaves paroles Oubliant mes péchés, mon cœur, tu me consoles.

Et je prends mon bâton, je revêts mon manteau.

Et tandis qu’à travers le calme clair de lune

Je m’en vais, triste et seul, je m’en vais, humble et noir

Les étoiles au ciel reviennent une à une.

Et je puis murmurer ma prière du soir.

« Comme un champ triste et beau dévasté par l’orage Voit venir sur ses blés un soleil de janvier.

Mon âme, au fond de toi se lève le courage,

O mon cœur, tu frémis comme un jeune laurier.

LE COUCHANT

Pour retrouver un peu du calme de la terre Et de la profondeur du firmament léger J’aime à voir chaque jour tomber dans le mystère; Si tout passe, mon cœur aussi pourra changer.

Ici je puis ouvrir mon âme au long silence,

Le monde s’atténue avec le jour qui meurt,

Je sens autour de moi l’invisible présence De ma mère penchée au-dessus de mon cœur.

J’ai bâti ma demeure au détour de la route Pour mieux voir disparaître entre les églantiers Comme des voyageurs la tristesse et le doute,

Et l’Amour vient à moi par d’intimes sentiers.

Comme ils sont beaux au bord de la montagne noire Les pieds étincelants du divin messager.

Gage de tendre paix et de douce victoire L’Ange vient apportant l’étoile du berger.

Les hommés impuissants ne savent pas la cause De ma mélancolie et de ma guérison.

Mais le beau ciel d’hiver me sourit, pâle et rose. En caressant, ce soir, les murs de ma maison.

Il est au firmament une vertu secrète

Pour les cœurs travaillés par le besoin d’aimer.

O mon Dieu, la nuit vient, tout dort, mon âme est prête, Et sans craindre la mort mes yeux vont se fermer. »

Heure brûlante de ma mort.

Visage voilé de Delphique,

Blanche minute séraphique,

Terreur du lâche, espoir du fort.

C’est vous, derrière les nuages.

Vous que j’invoque et que j’attends, O soirs de l’éternel printemps Où Dieu passe sous les feuillages.

J’irai, je dormirai, couché Sous les hautes herbes fleuries,

Et sur les immenses prairies Je sentirai l’azur penché.

LE COUCHANT

Dans la mer plaintive des formes Qui cherchent à revoirie jour Une seule vague d’amour Prolonge des remous énormes.

Je rentrerai dans ce chaos,

Les mains rouges de ta lumière,

Face de feu, heure dernière.

Torche et couronne des héros.

Je regarderai l’œuvre faite.

Les jours remplis, d’un cœur serein :

J’ignore les verges d’airain,

Les noirs clairons de la défaite.

J’entrerai dans le vaste été Des nations réalisées.

Je brillerai dans les rosées De l’arc-en-ciel illimité.

Et confus comme les racines Qui rêvent à Penvers des bois.

Je vous boirai, sources des lois.

Splendeurs du vrai, bontés divines.

CITANTS Sr:GUI.ATRES ,

Et toi, Delphique, à mon côté,

Dans la même immense tendresse,

Tu me donneras la caresse De l’indestructible beauté.

Car s’il n’est pas vrai que l’on meure Dans la ferveur du saint brasier Tout tombe et brûle extasié.

Et .seule la beauté demeure.

xMÉDlTATION

Le calme enchantement des jardins sous la lune Entre avec le couchant qui traîne sur les prés,

Ma rêverie endort les coteaux empourprés,

J’ai poussé ma fenêtre, une odeur tiède et hrune Arrive de la mer à travers les cyprès.

Le soir a la douceur d’une âme qui médite, L’églogue des longs soirs mêle notre âme un peu Au vieux songe des jours, à Fode à moitié dite Par l’herbe et les ruisseaux du crépuscule bleu. Là-bas, Vulcain éteint sa forge qui rougeoie.

Et cette image au ciel de travail et de joie Prolonge en moi le sens des poèmes aimés.

Je me suis 'accoudé sur mes livres fermés,

Je respire Vénus sous la feuillée errante,

Et voici que du fond de la nuit murmurante L’Amour vient jusqu’à moi dans les vents embaumés.

L’Amour, ordre mouvant, beauté, centre des choses, Quand le soleil s’en va, ôhante au cœur des oiseaux. Et les forêts du ciel, débordantes de roses.

Laissent couler sur nous leurs éternelles eaux.

A ce fleuve divin les âmes viennent boire ;

Ce soir, il coule, oh! bois, mon cœur plein de souci...

Le monde est si tranquille et si pur qu’on peut croire Que jamais la douleur ne s’est assise ici.

Seul un grave bonheur, vaguement obscurci.

Sourit au cœur de l’ombre, et ma lente mémoire N’aperçoit, doucement accoudés dans le soir.

Que de beaux souvenirs autour du bassin noir, Tandis que le printemps s’endort au fond des arbres Et qu’un rire muet monte aux lèvres des marbres.

Ainsi, près de mon cœur, sur ma table, il est là Presque achevé, le livre où ma ferveur voila Ses pudiques espoirs sous de saintes images.

Dans son ciel chaste et fort s’enlacent les nuages,

Du fond de l’horizorl grave comme ce soir

LE COUCHANT

Une forme est venue, au cœur des blanches pages, Respirer les lauriers de mon rêve et s’asseoir Sous le pin de Virgile et l’olivier d'Homère,

Est-ce un de vous, ô dieux? O dieux, est-ce une Mère ?

Ah! ne répondez pas, je ne veux pas savoir...

Douceur des blés, douceur des semences qui germent. Les portes d’or du soir dans le ciel bleu se ferment, Ah I silence, beauté du pur silence, espoir...

J’ai mis toute ma vie au cœur du livre noir,

J’ai mis tous les désirs d’une France nouvelle,

Et dans un grand pays que l’Amour renouvelle Le souffle des cités sur les ardents chemins.

Le peuple ensoleillé qui vient des fleurs aux mains. Le char transfiguré des Muses qu’on ramène,

J’ai mis, prophétisant la délivrance humaine,

Dans les larges jardins des paradis ouverts Le corps des demi-dieux sous les poèmes verts,

Les Maîtres m’accueillant sous leur verte tonnelle.

Et maintenant les vents de la Terre éternelle Ont emporté déjà l’âme obscure des vers Aux muets horizons de l’immense univers.

Les astres continuent leur route sans rien dire,

A peine si j’entends le monde qui respire...

Douceur des blés, douceur des poèmes errants,

O voix de la forêt, promesse des torrents.

CHANTS SÉGULMHKS

Mon cœur ne saura pas, quand monteront les sèves, Quand le printemps viendra rendre la vie aux morts Et mettre sa vigueur au cœur des hommes forts,

Si c'est la floraison vivante de mes rêves Qui parera le front des vieux arbres français,

Ou si, poids inutile aux champs ensemencés,

Quand d’autres chanteront dans la lumière blonde. Mon livre dormira dans le silence épais...

O foi des blés, campagne obscure, douce paix !

Crois du moins, ô mon cœur, avant la nuit profonde Que tu fus un moment pathétique du monde.

Que tu fus un des cris de la patrie en deuil,

Entends le cri d’amour qui monte de ce livre, Écoute la clameur du peuple qu’on délivre.

Avant de t’endormir prends ton heure d’orgueil. Revois ton œuvre ainsi que tu l’avais rêvée.

Et si tu n’oses pas, pris du vertige humain,

La contempler, ce soir, dans sa vie achevée, —

Elle est là, tout entière à l’ombre de ta main.

Sous ce mince cahier elle palpite toute, —

Ne te retourne pas au milieu du chemin.

Ne t’abandonne pas un seul moment au doute.

Ne songe qu’aux labeurs qui t’attendent demain.

Va, les Destins déjà dans la nuit sont en route.

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