XIV PREFACE
beauté dont un Virgile ou un Flaubert fut épris, cet art classique enfin qui, négligeant l'apparence de l'accident, ne s'attache qu'à la réalité substantielle des choses et les fixe en quelque sorte sous leur aspect d'éternité.
Que serait-ce si l'on essayait, avec cette langue et ce style, d'exprimer des idées abstraites? Nous mettons bien au défi de traduire avec la langue des Concourt la plus humble des formules scientifiques ou philosophiques. 11 suffit de voir dans leur Journal à quelles pauvretés ils aboutissent chaque fois qu'ils tentent de reproduire même la simple conversation d'un savant ou d'un philosophe contemporain : tant il est juste de dire que le fond, en art, a autant d'importance que la forme, ou plus exactement que c'est tout un et qu'il faut se préoccuper de celui-là avec autant de sollicitude que de celle-ci !
Au vrai, quand on s'est une fois mis en garde contre leur badauderie descriptive, on reste stupéfié du peu que les naturalistes nous apprennent. En ramenant l'art à une question de calligraphie, en s'enfermant départi pris dans la satire et le dénigrement, ils ont comme découronné la réalité, ils l'ont privée de tout ce qu'elle peut avoir d'intelligible et de bienfaisant... Eh! quoi, ils n'avaient donc rien vu, ces hommes qui arrivaient de leurs provinces» encore mal décrassés de leurs origines rustiques ou bourgeoises, et qui, devenus Parisiens d'adoption, avaient le bonheur de vivre dans une des villes les plus agissantes du monde? Tous les provinciaux n'étaient donc que des gentillâtres imbéciles, des bourgeois encroûtés, des paysans abrutis ou féroces? Rien n'était digne de remarque, dans le Paris moderne, que les cabotins et les filles, le public des petits théâtres, la finance véreuse, la tourbe des fêtards cosmopolites? Toutes les usines étaient des bagnes et tous les ouvriers des brutes moins intelligentes que leurs
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machines? Us ne s'apercevaient donc pas, ces hommes, que la réalite' commence au point précis où finit Tartifice littéraire et qu'il faut absolument sortir de l'atmosphère factice des Cénacles si l'on veut offrir à l'art une pâture digne de lui? lis ne se rendaient pas compte que ni les sociétés ni les individus ne se gouvernent d'après des principes abstraits, mais d'après des lois identiques à celles de la biologie; que le moindre de ces individus est un organisme infiniment complexe, où se retrouvent pourtant les instincts vitaux d'ordre et d'harmonie qui font la dignité des créatures supérieures; qu'un portefaix, comme un membre de l'Institut, a son intelligence, sa morale, voire sa philosophie et son esthétique, lesquelles dérivent des conditions de son être et de son état, et qu'il est absurde de nier chez lui les manifestations d'une mentalité qui n'est pas la nôtre, comme il serait puéril de vouloir lui en imposer une qui ne serait pas la sienne? Mais pour se .convaincre de tout cela il est nécessaire de vivre véritablement de la vie des individus qu'on prétend décrire. Il faut les étudier patiemment, assidûment, comme le physiologiste qui, pendant des semaines et des mois, guette les actions du milieu et les réactions des plasmas soumis à son expérience. Une « enquête » superficielle, une « documentation » hâtive, ne sauraient suffire. On ne connaît pas le monde des mines quand on a passé quinze jours à Anzin ou à Decazeville, fût-ce à bourrer de notes des carnets entiers ; et il faut à nos intellectuels toute leur ignorance livresque pour s'imaginer qu'ils connaissent le fond de l'ouvrier parce qu'ils ont causé dix minutes avec un menuisier qui venait raccommoder le pied de leur bibliothèque !
Est-il besoin d'ajouter que, dans ce bilan littéraire, nous ne tenons compte que du résultat global, négligeant