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les gains partiels qui sont entrés pour toujours et qui se sont comme perdus dans la richesse publique. Or, nous arrivons à cette constatation que les naturalistes de toutes nuances comme les épiyones qui se rattachent plus ou moins à leurs doctrines ont failli par une conception étroite et superficielle des choses. L'esthétique mal définie qu'ils avaient emprunte'e à la science les a conduits en quelque sorte à se contredire eux-mêmes. Bien loin d'atteindre à cette haute et scientifique impersonnalité dont ils se vantaient, ils ont eu de la réalité la vision la plus personnelle et, pour tout dire, la plus seniimento/e. Cette nature enfin qu'ils ont tant célébrée comme leur unique modèle, ils ont fini par nous en inspirer l'horreur et le le dégoût. Remercions-les pourtant de nous avoir rendus plus circonspects par leurs imprudences mêmes, et disons-nous que si leur littérature doit sombrer presque toute entière, l'énorme effort qu'elle représente n'aura pas été inutile. Comme des terrassiers qui tranchent et quj nivellent, — à coups de pic et à coups de mine, — ils auront exécuté les gros ouvrages et construit les travaux d'approche qui nous permettront peut-être d'arriver jusqu'au cœur de la réalité.
Pour nous, c'est dans un esprit de confiance et d'amour que nous voudrions aborder l'étude de la vie. Et d'abord, grâce à ces dispositions préalables, nous obtiendrons une notion plus consciencieuse, plus profonde et plus clairvoyante du réel. Rejetant tout système préconçu qui serait étranger à l'art, ne nous préoccupant ni des sciences n^ des philosophies, nous tenterons d'étudier les êtres en eux-mêmes et dans leurs rapports vitaux avec leurs milieux. Nous nous mettrons en garde contre notre impression première, qui nous ferait juger monstrueux ou ridicules
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des individus que nous n'aurions pas assez pénétrés. Tout est difine d'être traité sérieusement par Fart, mais à sa place et dans ses justes limites. Les mobiles qui poussent le pharmacien Homais à réf,'enter son village sont peut-être plus élevés que l'idée grotesque qu'il s'en fait d'après sa raison étroite et bornée.
Mais nous ne saurions nous en tenir à ces généralités. Le réel est immense. Il nous dépasse infiniment. Quelle méthode suivrons-nous pour nous débrouiller au milieu de ce chaos? Répétons-le encore : ce ne sera pas une méthode à prétentions scientifiques. Depuis un demi-siècle environ, il y a une tendance à confondre le domaine de la science et le domaine de l'art, ou plutôt à résorber l'un dans l'autre. Il est temps de mettre un terme à des empiétements aussi dangereux pour l'art qu'ils le sont pour une science probe et consciente de ses droits. Qu'il soit bien entendu que nous n'avons rien à voir avec la science. Nous sommes avant tout, nous sommes uniquement des littérateurs et des artistes; et si le savant a sa faculté propre, qui est l'analyse, nous avons la nôtre, qui est l'imagination poétique. Nous donnons à ce mot de poésie son sens le plus large, celui qu'il avait primitivement, alors que le départ n'était point encore fait entre les différentes fonctions de l'esprit humain. Hérodote était un poète comme Homère. Pythagore chantait comme Hésiode et comme Pindare. Il ne s'agit point de savoir quelle est la première en dignité de la science moderne ou de l'antique poésie. Nous constatons seulement que celle-ci est la plus ancienne, que non seulement elle a éveillé l'homme à la vie de l'intelligence, mais qu'elle l'a élevé, façonné tout entier. Elle a créé le type humain : érMriasv, elle l'a fait! Aujourd'hui encore, sous les noms les plus divers, qu'elle s'appelle Religion, Esthétique ou Morale, elle est
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rame de nos civilisations. Elle s'efforce de maintenir les peuples au-dessus des bas instincts plus que jamais de'chaînés par la concurrence vitale et souvent exaspérés à son insu par la science elle-même. Celle-ci peut bien fournir des armes à Fégoïsme, multiplier autour de lui les commodités matérielles, elle demeure impuissante à lui imposer une règle pratique. C'est pourquoi la Poésie a conservé tout son empire, Au vingtième siècle, comme au temps du légendaire Orphée, elle reste la suprême éducalrice : Et vitœ monMrata via e>itl C'est elle encore qui enseigne le chemin de la vie!
Si nous ne considérions que les services qu'elle a rendus et qu'elle continue à rendre, nous devrions déjà estimer la Poésie à un prix infini. Mais n'oublions pas que pour nous, littérateurs et artistes, l'imagination poétique est plus qu'un don aimable et comme un ornement de notre intelligence, elle en est l'organe indispensable. Dans la perception du réel, elle joue le même rôle pour nous que la dialectique pour le philosophe. La Poésie est une espèce de savoir, pour ne pas dire qu'elle est tout le savoir. Les vérités les plus essentielles à l'humanité, celles qui lui ont permis d'ordonner sa conscience et ses actes, de prolonger son existence éphémère par la suite ininterrompue de la tradition, — ces vérités primordiales, c'est elle qui les a mises en circulation sous des formes indestructibles. Bien plus, elle est maintenant, comme toujours, l'avantcourrière de la science positive, elle est l'éternelle Divinatrice, celle qui détache
... les morceavix noirs qui tombent Du grand fronton de l'Inconnu.
A quoi bon insister ? Quand rien de tout cela ne serait vrai, il n'en resterait pas moins que, sous peine de nous
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renier nous-mêmes, nous ne pouvons pa^ de toute nécessité percevoir le monde autrement que par la Poésie. Amoindrir ou supprimer en nous la faculté poétique, ("est rendre incomplète ou impossible la seule communication que nous puissions avoir avec la réalité. Enfin, il y a une connaissance poétique des choses.
Cette conviction ne nous empêchera point d'être curieux, à notre manière, des sciences et des pliilosophies. Mais nous le serons en dehors de notre art ; nous le serons en hommes cultivés à qui rien de ce qui s'adresse à l'intelligence ne doit être étranger. Chaque fois que nous voudrons introduire dans notre œuvre des notions empruntées aux sciences abstraites, nous aurons soin de les revêtir d'abord d'une forme poétique. Elles parviendront jusqu'à nous comme un ouï-dire populaire qu'il s'agit de transformer en notre vérité et notre beauté propres. Nous les interpréterons avec la même liberté que le poète grec interprétait les mythes et les légendes de sa patrie.
Autrement, nous retomberions dans la méprise de nos devanciers, qui ont appauvri la littérature de tout ce qu'ils ont donné à la pathologie, à la statistique ou à la sociologie. Nous recommencerions ces œuvres bâtardes qui semblent bien plutôt des monographies extraites des mémoires d'une académie ou d'une gazette médicale que des romans ou des drames. Même en entrant dans le domaine réservé de la science, nous resterons des poètes.
Depuis les temps les plus reculés, le poêle est celui qui charme et qui instruit en offrant aux hommes une image artificielle de la réalité qui les entoure comme des passions qui les agitent. Suivant la formule aristotélicienne, la poésie est donc une imitation, mais une imitation libre et créatrice, non pas servile et mécanique. Elle a pour modèle l'activité de la vie, qui s'imite perpétuellement
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elle-même en créant à l'infini des exemplaires sans cesse renouvelés de ses productions. C'est cette « sagesse » de la vie qui nous servira de guide. Nous essaierons de chanter, de raconter la vie.
Nous disons « la vie » et non plus la « réalité » ou la " nature ». Notons d'abord que cette formule facilite en quelque sorte la tâche de l'artiste. La vie dans son activité plastique est déjà un art qui sollicite le nôtre, elle est aussi un rythme qui appelle le chant. Mais non seulement cette formule a l'avantage d'être plus pratique, elle circonscrit avec plus de netteté les limites de notre observation, comme elle définit plus précisément notre objet. Elle exclut ou elle rejette au second plan tout ce qui, dans la nature, ne porte point les caractères d'ordre, d'harmonie et de beauté qui sont les caractères essentiels de l'activité vivante. Elle écarte ou elle subordonne tout ce qui est amorphe et inorganique, tout ce qui est anormal' hybride et monstrueux.
Déjà les anciens sages avaient remarqué que notre univers paraît être le théâtre d'une lutte éternelle entre deux principes ennemis, qui produisent tour à tour la vie ou la mort, la confusion ou l'harmonie. Sous le voile du mythe, les mages de la Perse avec leur antinomie d'Ormuzd et d'Ahriman, les philosophes grecs qui, comme Empédocle, admettent le dualisme primordial de l'Amour et de ]a Haine, les théologiens du christianisme qui opposent le royaume de Dieu au royaume de Satan, — tous aboutissent en somme au même point que les savants modernes avec leur double principe d'évolution et de dissolution : l'un qui tend à ramener les choses à l'homogénéité primitive, l'autre qui s'efforce au contraire vers la différenciation en créant de véritables hiérarchies d'individus de plus en plus dissemblables. C'est à ce dernier que nous nous atta-
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cherons surtout; et ce que nous imiterons de pre'férence, c'est cette activité bienfaisante et conservatrice qui crée la vie et qui maintient ce que Lucrèce appelait d'un beau nom : fœdera rerum, — le pacte des choses!
Si tel est l'objet de notre art, il devient e'vident que nous devons avant tout nous préoccuper des exemplaires les plus parfaits de la vie, puisqu'ils épuisent en quelque façon toute la force de notre principe. Notre domaine propre, ce sera la « belle nature », comme disaient déjà nos esthéticiens classiques, — tout ce qui non seulement est sain et bien constitué, mais qui s'approche le plus possible de la perfection en son genre. TartufTe est un modèle d'hypocrisie bien plus achevé qu'Onuphre. Les insipides amoureux de Racine languissent à côté d'une Phèdre ou d'une Hermione. Qu'il s'agisse d'un vice ou d'une vertu, nous tacherons toujours d'en démêler la forme la plus excellente.
Nous nous souviendrons ensuite que, par une convention très ancienne et qui sans doute ne dépend pas de nous, notre principale matière, c'est l'homme. Ajoutons que dans l'homme c'est d'abord ce qu'il y a de proprement humain qui doit nous intéresser, puis, seulement après, les dégradations ou les déviations qui ramènent le type à l'animalité primitive. Enfin nous nous rappellerons que si l'on peut refuser à la vie elle-même une finalité quelconque, il n'en va pas ainsi de l'œuvre d'art qui l'imite. Nos œuvres s'adressent à des hommes, non à de pures intelligences. Notre domaine est le relatif et non l'absolu. Le point de vue de Sirius ou d'Aldébaran ne saurait être le nôtre. Nous n'essayerons point de nous guider si haut, et nous renoncerons pour toujours l'impersonnalité olympienne, parce qu'elle est (t anti-humaine » au premier chef. Bien plus, nous poursuivons une fin tout intéressée