‹ Les Charmettes et Jean-Jacques RousseauChapitre 10 sur 18 · I.i;S CIIAItMKTTFS · texte numérisé non relu

I.i;S CIIAItMKTTFS

iMilrcpriscs indnsliicllcs mal assises, des si)C'ciilalioiis iiniiièrcs, espérail des gains rapides, el, étourdie [)ar des espéraiiees piohléinaliqiies, .s'enfoneail daNanlage dans les embarras de toute sorte. De là, de eonstanles préoeeupations qui réloignaienl des loisirs de l'amouiidyllique.

Pvousseau, au contraire, était un esprit ordonné et clairvoyant. 11 devait trop à Madame de Warens, qui l'avait recueilli et élevé, pour prendre avec elle le ton d'un maître. Il se ■conlenlail de l'aimer et de la conseiller tendrement, mais il voyait, navré, s'accroître le désordre, et son essor amoureux en était troublé de même.

Ah 1 si ces deux cœurs s'étaient ouverts ensemble au frémissement d'une tendresse irrésistible; si leurs sens s'étaient allumés dans la même saison de la vie; s'ils étaient partis l)our se rencontrer d'horizons moins différents; si, comme des fiancés, ils se fussent désirés de la même volupté et serrés l'un contre l'autre de la même étreinte juvénile, nul doute que l'idylle des ("diarmettes n'eût duré plus long-

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temps, el que celle liaison, l)asée alors sur l'harmonie de la Nalurc, ne l'ùl devenue indissoluble.

Telle que Rousseau nous la révèle, elle ne pouvail avoir la durée que seules les choses ordomiées ont en ce monde.

Je trouve un curieux passage dans une lettre attribuée à Madame de Warens, et que, jeune tille encore, elle aurait écrite à une de ses. amies :

« Tu m'as souvent répété, chère amie, disaitelle, que l'amour ferait tous mes malheurs ; que les nuits entières que je donnais aux lectures romanesques, préparaient mon cœur à la tendresse, que la musique et les concerts seraient funestes à mon repos. Je riais, je folâtrais quand tu cherchais à m'instruire : maintenant qu'il n'est plus temps, je voudrais, l'avoir écoutée. »

Cva lignes jettent une clarté précieuse à travers l'âme de cette aimable femme. Elle était née pour l'amour, son éducation l'y

m:s (;iiAiîMi:rn:s

])rL'|)ara, cl comme clic iivail pcidii sa mcrc en naissant, et avait cpousc nn mari qu'elle n'aima j)()int cl dont elle n'eut pas d'entant, elle se laiica licncrcuscmcnt dans la eariicrc.

'oiîSKUVATHUH, l'iiistoiicn (U's mœurs et (les passions humaines ne doil pas s'arrêter trop longtemps à l'analyse des événements qui se dressent sur sa roule, (^esl la besogne du moraliste qui distribue le ])làme ou l'éloge, et vise à enseigner la sagesse. Loin de moi eette làebe attristante et eette prétention. Pareil au voyageur qui, dans une ville étrangère, s'arrête devant un beau monunient et l'admire tel qu'il est, sans se perdre dans l'histoire de son passé ou les eonjectures <le son avenir, je me suis arrêté devant les dix

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mois d'amour que Rousseau passa aux C!liarmetles de Chambéiy, et j'ai admiré de toute la force de mon âme cette idylle embaumée de la jeunesse d'un grand homme.

Qu'importe ce qui a précédé et ce qui a suivi? C'est le lot de la misère humaine. Mais je dis : là, sur ce coteau, deux éties ont vécu solitaires et libres, ils se sont aimés, ils ont connu des jours resplendissants, ils ont cueilli les fleurs de l'idylle et chanté la chanson du plaisir; oubliant tout, ils n'ont vu qu'eux dans l'univers... En faut-il davantage pour offrir un spectacle digne de vivre dans la mémoire humaine, un exemple consolant pour les races futures, avides, elles aussi, d'une félicité pareille?

Admirons ces amants : il en est peu. ([ui, au cours de leur existence, aient connu de pareilles ivresses. Les siècles infinis toujours les verront enlacés dans le jardin des Charmetles, et ne cesseront i)oint de célébrer et de bénir leur mémoire.

orssKAi parlil [)niir Monlpellier au cominciiccMiTjnl de septembre 1737.

Sa piquante aventure avee Madame (le Larnagc donna à son voyage un alliait inattendu. Que ceux ([ui l'auraient oul^liéc la relisent au Livre VI des (jju/'cssions. H resta absent pendant plusieurs mois, et ne levint aux ('harmettcs que dans le courant de janvier 1738. Il se faisait une fêle de revoir Madame de Warcns et l'avait prévenue de l'heure de son retour. Mais elle ne l'attendait point. Pendant l'absence de Jean-Jac(pies, elle avait

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})ris un aiilrc aiiianl ; l'iiiver était venu, adieu les chansons du prinlenips si chères à Jean- Jacques.

Racontant son arrivée, le philosophe écrit : « De tout loin, je regardais si je ne la verrais })()int sur le chemin, le cœur me hattait de plus en plus à mesure que j'approchais. J'arrive essoufflé, car j'avais quitté ma voiture en ville. Je ne vois personne dans la cour, sur la porte, à la fenêtre; je commence à me trouhler; je redoute quelque accident. J'ouvre, tout est tranquille. Des ouvriers goûtaient dans la cuisine; du reste aucun apprêt. La servante ])arut surprise de me voir, elle ignorait ([ue je dusse arriver. »

Est-il possible de mieux peindre un désastre du cœur I La catastrophe morale ressort davantage encore devant l'indifférence de ces ouvriers attablés qui se reposent, de cette servante qui n'a reçu aucun ordre, et qui sans -doute croyait Rousseau j)arli ]K)ur toujours.

Plus loin, parlant de s;i maîtresse (ju'il va

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iclrouvcr dans sa chanilnt", il dit ce mot qui tombe comme un t^laive : << \Jn jeune homme était avec elle. » Ah ! l'idylle ancienne était bien morte.

Cependant, l'arbre était si fortement enraciné qu'il fallut près de quatre années encore pour l'arracher complètement du sol de la Savoie. Rousseau essaya de vivre isolé à côté du couple nouveau. Mais il ne put se faire à cet isolement, et se rendit à Lyon ou, pendant une année, il fut précepteur des enfants de M. de Mably.

u Je partis pour Lyon, dit-il, sans laisser ni sentir le moindre regiel d'une séparation dont auparavant la seule idée nous eut donné les angoisses de la mort. •>

Quelle leçon dans cet aveu terrible ! Lhomme fort regarde en face et froidement la destinée ; sa philosoi)hie stoïcienne jette un trajiquille défi à la faiblesse comme à la sottise humaine : il ne connaît point les stériles regrets, et s'éloi-

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gne en secoiiaiU vi<j;{)ureiisemcnl la j)()ussièrc' de ses souliers.

Toiirmenlc cependant j)ar le souvenir de son bonheur passé, frémissant encore à la pensée des voluptés disparues, Rousseau ne pouvait se plaire à Lyon. ^ Ce qui me rendait luon état insupportable, écrit-il, était la comparaison continuelle que j'en faisais avec celui que j'avais quitté ; c'était le souvenir de mes chères Charmettes, de mon jardin, de mes arbres, de ma fontaine, de mon verger, et surtout de celle pour qui j'étais né, et qui donnait de lame à tont cela. »

Un beau jour, n'y tenant plus, il quitte M. de Mably, et revient tenter la fortlnie une dernière fois auprès de Madame de Warens. Vain espoir 1 Elle ne ressentait plus pour lui qu'une paisible amitié. Il écrit à ce ])ropos, dans les Confessions, ces paroles j)oignanles :

« Affreuse illusion des choses humaines ! VA\l' me reçut toujours avec son excellent cœur (jui ne pouvait mourir qu'avec elle : Mais je venais rechercher le jiassé (jui n'était i)lus, et

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qui ne |)()uvait renailre. » Avant de partir })()iir Lyon, il avait constaté « qu'elle prenait peu à peu une manière d'être dont il ne faisait plus ])artie. » Une année d'absence n'avait lait qu'étendre, que fortifier cette indifférence.

Cette fois, c'était bien la fin. Il se raidit contre l'affreuse vérité, en prit courageusement son partie et tourna ses yeux pensifs vers un autre horizon. Pendant l'été de 1741, il quittait (Ihambéry, et prenait la route de Paris, où j)lus tard devait éclore et resplendir son étonnant génie.

Les habitants de la vieille cité savoisicnne, ([ui virent ce jeune homme modeste monter, sans grand équipage, dans la diligence, ne se doutaient guère que les principes de la Révolution faisaient le voyage en sa compagnie, et (|u'un jour sa plume réformerait les mœurs, ferait frissonner les âmes, et, comme l'a dit Lord Byron, " mettrait l'univers en feu et l)()uleverserait les empires. »

Ces braves gens paisibles ne pensaient point non plus que leur ville s'enorgueillirait dans

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l'avenir d'avoir abrité sa jeunesse, que les savants et les érudils publieraient des éludes sans nombre sur son séjour, et que les (Jiarmettes deviendraient un lieu de pèlerinage pour le monde entier.

L'esprit souffle où il veut.

Et lui, quelle était sa pensée, à ectte lieure toujours inquiète du départ ? Il avait le eœur bien iJiros, j'en suis sûr, et devait faire un violent effort pour contenir son émotion et ses larmes. Lorsque la voiture s'ébranla sur le pavé, quitta les murs de Cbambéry, et s'engagea sur la grande route, il dut se retourner une dernière fois, jeter les yeux sur le coteau verdoyant qui fait face au pic du Nivolet, et s'écrier du fond de son àme : 0 Cbarmettes,. adieu, adieu pour toujours I

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AXS les pages rapides qui précèdent, j'ai tenté d'exprimer les pensées et les souvenirs qui me venaient à l'esprit, lorsqu'au mois d'août 1893, je visitais les Charmettes dans le recueillement et dans l'allégresse.

Nul plus que moi n'est avide de ces promenades solitaires, de ces visites pacifiques, de

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ces rcspccUieux pèlerinages que vivifie la mémoire d'un grand homme, d'un grand écrivain,, d'un grand poète. C'hacpie année, j'accomplisun de ces voyages inlellecluels, qui me donnent uuQ joie sans mélange, et élargissent l'horizon de mes connaissances historiques et de mon enthousiasme littéiaire.

Rousseau, jusqu'ici, a été le préféré. Montmorency, Ermenonville, Chamhéry, Neuchàtel m'ont vu sur leurs rivages où résonne à jamais le nom du penseur illustre. J'ai visité aussi Genève, l'île Saint-Pierre, Annecy^ Môtiers- Travers. Jadis j'étais quelquefois seul en ces excursions si chères ; maintenant, j'ai un compagnon fidèle, mon jeune fds, que j'initie ainsi au culte immortel des lettres.

La maison des (".harmeltcs, comme je lai dit, a eu un sort heureux : les hommes et le temps l'ont respectée. Elle est là toujours sur le coteau, caressée par l'air pur et vif des montagnes, ayant l'aspect mélancolique et débonnaire des choses anciennes, mais cependant co(]uettement conservée dans sa simplicité et

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dans ses st)iiveiHrs, en un mol pleine (liin attrait indéfinissal)le.

Nous vivons à une épcxjue où l'on aime les (lélails précis et doeumentaiies : bien (pie cette étude soit surtout une causerie de i)hilos()plie et de poète, nous allons présenter quekiues lenseigncmcnfs propres à satisfaire la curiosité du lecteur, et au ])esoin à le guider dans un voyage à Chambéry.

Il faut donc une bonne demi-heure i)our aller à pied de Chambéry aux Charmetles, en suivant le chemin montant dont parle Rousseau, chemin bordé à gauche par un ravin, et à droite par des terrains surélevés dont les talus sont garnis de haies, de plantes et de tleurs, pervenches, véroniques, aubépine, violettes, roses des buissons, petits géraniums des bois.

M A mesure qu'on avance, dit M. Raymond, lui des anciens possesseurs, le paysage devient plus agreste : il prend même une légère teinte sauvage, qui pourtant ne déplait pas. On entrevoit bientôt, par derrière les arbies, sur la

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droite, la poinle du loit de la maison : voici le verger à droile du chemin, et la vigne au-dessus du verger.

c( La maison est un i)eu élevée au-dessus du chemin ; au-devant est une terrasse environnée d'un parapet à hauteur d'appui ; ce parapet est coupé par une grille à deux hattants qui ferme l'entrée de la terrasse, sur laquelle on monte par six marches de pierre. La lace principale de la maison est tournée au levant, et parallèle au chemin. C'est un petit hàtiment régulier, de forme rectangulaire : il est couvert d'un toit rapide, en ardoises, à quatre pans, et surmonté de deux aiguilles. Les rustiques sont au midi et sont attenants à la maison ; le jardin est du côté du nord. »

Ainsi que je l'ai mentionné plus haut, sauf le toit qu'il a fallu absolument remplacer, rien n'a été changé, ni la grille basse de l'entrée, ni les portes, ni les volets ou contrevents, ni l'escalier, ni les meubles essentiels, ni le jardin en terrasse, ni la vigne, ni les sentiers, ni le chemin (jui suit la côte.

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La maison n'est pas habiléc, mais elle est soigneusement entretenue dans son état d'aiitrei'ois. Vn fermier, qui loge dans les dépendances avec sa famille, en est le gardien. Il me sembla, lors de ma visite, que Rousseau et Madame de Warens étaient allés passer la journée dans les environs, et que le soir on devait les voir revenir de quelque village, rapportant des fleurs.

(le qui frappa mon regard dés le seuil, ce fut un vieux pied de glycine et un jasmin de Virginie, qui contournent la maison du côté du jardin, à la hauteur de l'étage. De l'avis général, ce jasmin est certainement antérieur à Rousseau. Ses branches abondantes et vigoureuses, sa verdure luxuriante, ses belles Heurs louge-orange en forme de calice évasé retombaient, en ce moment, en festons magnifiques. J'eus le sentiment que cet arbuste était très vieux et avait vu de nombreuses générations, et je me rappelai cette parole touchante de Voltaire au marquis d'Argens : « Les arbres ([u'on a plantés demeurent, et nous nous en allons r» Je cueillis une branche, que j'ai rap-

portée de mon voyage et qui a pris place au milieu de mes souvenirs sur Jean-Jacques (1). Je m'arrêtai aussi pour regarder, au-dessus dé la porte d'entrée, les armoiries mutilées des anciens et premiers propriétaires. La date seule, IGGO, a été épargnée. Sur la droite, je

(1) A |ii"(ipo?i do ce jasmin, nous avons rccn. par routroniisi' obligeante de ]M. Alhert Melzger, Ja note suivante qui émane de M. Maurice Dêuarié, avocat, et botaniste émérite do la Savoie :

(I II oxislo actuellemont aux Cliarmottcs, contre le mur do la maison do Jean-Jacques Puiusseau, au levant, une glycine dont les liranclies font presqu(> le toui- de la maison, et un Jasmin de Virginie, sans parler d'un grenadier dont les ram(>aux encadrent l'inscription de Hérault de Sécliellos. de deux vieux rosiers, et d'un cliévrereuillo aujourd'liui desséché, mort sans doute do vieillesse sans avoir vu l'aurore du vingtième siècle.

« La glycine n'existait c>rtainemeut' pas du temps di' Tlousseau. Éq ell'et. celte ])lante. à laquelle les botanistes' donnent les beaux noms de Wisto-in siiwusi.s. Aju'iis sinejisis. Glycine siuensis, ne fut introduite à Paris qu'on 182.") par Boursault. C°: ne fut qun quelques années après qu'elle fut connue en Savoie, où elle ne tarda pas à Idctrôner le vieux jasmin de Virginie (jui était alcu's l'ornement classique do nos anciennes maisons de camjiagne.

« Le jasmin do Virginie (Zemuia radicmis, J{/i/,iOj>i'i radivansi est depuis longtemps connu on France où il a été importé do l'Amérique du Nord. 11 suffit de voir le vieux pied de cette plante f{ui se trouve aux Cliarniettes pour seconvaincri' qu'il existait déjà au siècle dernier.

« Ghambéry, mai lHOl. ..

Cl'est à la suili' d'une lollre de M. N'i^'lurien i^anbai. (]ui voulait liien s'intér.'ssor .'i mes études sur Joau-Jacquos lîoussean. (|ue j'ui obleuu celle consullation île botaniste qui ne manciue pas d'injérèl. H. ]{.

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