I.i:S CHAnMKTTES
tércssaiciit au plus haut point el ma visite lut lonj,aie. Quinze années se sont écoulées, et je vois encore (lislinclenienl — lant mon attention lut ifiande — chaque |)artie, chaque détail de riiahitation, cha([ue meuble, clia([ue porte, chaque portrait... Par un sort heureux, sauf le toit, rien n'a changé de})uis Jean-Jacques.
Mais, le dirais-je, ce qui m'impressionna davanta<4e, ce l'ut le « joli chemin, qui est audessus de la viijne, et suit la cote jusqu'à (".hamhéiy. - 11 a moins changé encore que tout le reste. Je m y promenai longtemps, bien longtemps, évoquant les amours de Rousseau, avec une intensité plus forte, et comprenant mieux peut-être et sa sensibilité et son génie.
A quoi tout cela iient-il? Quelle loi mystérieuse régie nos sensations et préside aux mouvements internes de notre esprit et de notre cœur? ("est évidemment mon culte pour la Nature, développé, nourri, grandi depuis l'enlance, qui me lit éprouver en ce chemin champêtre, silencieux et solitaire, une tics plus vives et aussi des plus douces émotions de ma vie.
;*kS LKS CHAP.MK'ITES
(yélail le matin, un malin d'élé plein d'ivresse et de volupté; l'aii' irais et embaumé de verdure agitait les feuilles larges des chami)s de vigne; le firmament était pur et azuré, avec celte réverbération particulière des cieux de la belle Italie ; j'avais devant mes yeux les liauteurs imposantes des Alpes et tous les monls audacieux de la Savoie illuminés de lumière, le pic du Nivolel, la Dent du (]bat. le Lémenc, les rochers de Chanaz et d'Apremont, la montagne de Thoiry, le roc majestueux du CJialfardon...
(le grandiose spectacle s'harmonisait, comme Je lavais souhaité, avec le souvenir génial de Rousseau qui méchaufîait l'àme, et je me sentais transfiguré. El dans mon transport, je songeais à ma propre destinée, à ma vie libre et indépendante, à mes fiévreux attachements — en est-il d'autres, hélas! — à la splendeuide mes rêves, aux vivants soleils de ma jeunesse où j'avais commencé à comprendre et à aimer le puissant penseur iVKniilc et du Coulial social. Je m'applaudissais d'avoir choisi comme point d'ai)pui moral dans la vie, en dehors de
la Naliirc, île TArl el du .IusIl', lïUuk' cl le ciille de quelques i^rands hommes, Lucrèce, Molière, Uaciue, Gœthe, Mo/.arl, el cel iucandescenl Jean-Jacques...
Après m'êlrc longtemps jjromenè, je linis par m'asseoir sur le rebord d'un vieux mur clôluraiU une vigne, et lâchant toute l)iide à mou imagination el à mon enthousiasme, je sentis délicieusement que je m'anéantissais, corps et àme, au sein des heaulès de la Nature, et, en même temps, dans la rèverbéralion du iiènie.
r: dois exprimer mou allée tueuse reconnaissance à M, Albert Melzger, récrivain érudit bien connu, qui lial)ite Cliambéiy, et qui veille avec un soin éclairé sur les souvenirs et la mémoire de Madame de Warens et de Rousseau. Membre de l'xVcadémie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Savoie, M. Albert Metzger a publié sur Tamie de Jean- Jacques quatre volumes précieux, qui sont depuis longtemps épuisés en librairie. On lui doit aussi plusieurs ouvrages sur l'histoire de Lyon et de la Savoie pendant la
r.KS CHARMETTFS
liévolulion. ouvrages remplis de documents d'un haut intérêt, qui font comprendre une l'ois de plus le mot de Michelet : l'Histoire est une .résurrection.
Doué d'un caractère affable et doux, i)hilosophe dans le beau et noble sens du mot, vivant avec la Nature et avec lui-même, simple dans ses goûts, M. Albert Metzger me touclia par l'aimable réception qu'il me fit à Cliambéry. Il fut mon mentor dans le pèlerinage que j'accomi)lissais et je lui dois d'avoir com})ris la Savoie, aspect, climat et liabitants, dés le premier jour de mon arrivée.
Je n'oublierai jamais que, dans la salle à manger des (^barmettes, il fit venir une bouteille de vin blanc de la vigne de Rousseau : je vois encore ce vin généreux et doré pétiller dans nos verres, tandis (|ue nous évocjuions l'àme des deux amants.
Que cet ami dévoué, que ce sage soit ici affectueusement remercié jjonr m'avoir ainsi guidé et pour avoir éclairé mon admiration sur les grands souvenirs et les beautés de la Savoie.
oi s nous conlentous tli' mentionner les épisodes charmants où Rousseau parle de sa manière d'apprendre la <féométric et le latin, de soigner les abeilles, d'observer les astres, d'étudier dans le jardin où il oubliait ses livres, de faire l'épreuve de son salut ou de sa damnation, que sais-je encore? ('es épisodes sont dans toutes les mémoires, et, depuis quelques années, la jeunesse les apprend dans les manuels classiques de nos lycées et collèges.
Nous tenons cependant à l'aire une dernière
1 1 1,KS CHAI'.MKTTHS
cilalion : clU' esl d'une importance capilîile aux. yeux du psychologue, car elle marque l'apogée du bonheur de Rousseau aux Charnielles, ('e passage est peul-ètrc celui qui a le plus lait rêver les amants, quand ils ont lu les Confessions et ont voulu être heureux de la même façon.
Parmi les félicités qu'il est permis de goûter en ce monde, quelle est la plus chère au cœur de l'homme ?Jean-Jacques va nous l'apprendre. Après avoir énuméré diverses occupations iigréables, il parle des promenades solitaires qu'il taisait avec Madame de Warens et qui le ravissaient, parce qu'elles favorisaient les tendres conlidenccs, les aveux, les baisers, les caresses dont il était avide. Ecoutez :
« Un jour de Saint-Louis, dont maman ])ortail le nom, nous partîmes ensemble et seuls de bon matin après la messe qu'un carme était venu nous dire, à la pointe du Jour, dans une chaj)elle de la maison. J'avais |)roposé d'aller parcourir la côte opposée à celle où nous étions, et que nous n'avions point visitée
i.KS (;iiaiï.mi:tti:s
viH'ori'. Nous avions envoyé nos provisions <ravancc, car la course devait durer tout le jour. Maman, quoique un peu ronde et i^rasse, ne marchait pas mal : nous allions de colline en colline et de bois en bois, quelquefois au soleil et souvent à l'ombre, nous re[)osant de temps en temps, et nous oubliant des beures entières, causant de nous, de notre union, de la douceur de notre sort et faisant pour sa durée des vœux qui ne furent pas exaucés... Notre dîner fut fait chez un paysan, et partagé avec sa famille qui nous bénissait de l)on cœur. Ces pauvres Savoyards sont si bonnes gens! Après le diner, nous gagnâmes l'ombre sous de grands arbres^ où tandis que j'amassais des brins de bois sec pour faire notre café, maman s'amusait à herboriser parmi les broussailles, et avec les ileurs du ])Ouquet que chemin faisant je lui avais ramassé, elle me lit remarquer dans leur structure mille choses curieuses qui m'amusèrent beaucoup, et qui devaient me donner du goût [)our la botanique... Dans un transport d'attendrissement, j'embrassai cette chère amie. ]\hunan, maman, lui dis-je avec
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passion, ce jour m'a l'Iù promis depuis lon»lemj)s, et je ne vois rien au-delà : mon i)onlieur, i*ràce à vous, est à son coinl)le ; ])uisse-l-il ne pas décliner désormais 1 Puisse-l-il durer aussi longtemps (pie j'en conserverai le ij;oùl ! Il ne linira qu'avec moi ! ))
Se promener ainsi en toute libellé avec la femme aimée, par un beau jour d'été, à travers les monts, les champs, les bois, quel destin fortuné, quelle ivresse inlinie I ('/est renaître à la joie perdue de l'Eden ])rimilif; c'est retrouver les naïves délices de nos premiers parents ; c'est apaiser cette nostalgie mystérieuse que nous avons toujours de la verdure et des fleurs, des arbres magnificpies, des ruisseaux jaseurs, des })lantes embaumées, d'un immortel jardin baigné de lumière douce et empli d'une brise fraîche et légère.
Une journée passée de la sorte se grave dans la mémoire et })rend date parmi les moments les meilleurs de notre vie. Evoquez votre jeunesse, interrogez vos souvenirs ; le meilleur, le plus cher, le plus attendrissant
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n\«sl-il pas cdui (lui vous rappelle quchiuc promenade solitaire eomme celle de Rousseau, quelque course champèlre avec une amie tendrement aimée, gracieuse tourterelle avide de roucouler à l'ombre des grands bois, de se désaltérer aux sources claires, et de se perdre i.vec son ramier fidèle dans limmensité des pavsages ensoleillés!
'Vn jour pareil à celui qu'a raconté Jean- Jacques, est peut-être, beaucoup diront est eerlainemenl le plus beau de toute une destinée. En debors du pbilosopbc de Genève, j'en prends a témoin les trois plus grands poètes du dix-neuvième siècle, Allred de Musset, Lamartine, Victor Hugo. Cbacun d'eux a consacré un poème au souvenir d'une journée semblable à celle des amants des Cbarmetles, i^i tous trois ont écrit un cbef-d'œuvre, Victor Hugo avec la Tristesse dOhjmpio, Lamartine, ave^'c le Lac, Alfred de Musset avec la pièce simplement intitulée Soiwcnir. Quelle puissance de vie, quelle intensité de bonbeur, quels regrets 'du passé, quelle perfection de forme da'îis ces trois poèmes qui marquent le point
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ciilminanldc I rois génies lyri(iii(.'sl Là seiileiiR'nt ils ont trouve' des accents aussi pcnélranls, des cris aussi lunnaius cl aussi sincères.
1mi cette fête de Saint-Louis, le !)onlieui- de Rousseau, nous l'avons dit, atteijjinit sonapooée, son zénith : il eut pu durer, se maintenir à cette hauteur, s'étendre, se consolider. 11 arriva, hélas 1 qu'il déclina à quelques jours de là, qu'il s'évapora comme un hrouillard léger des montagnes où il s'était aitîrmé, et (pie jamais plus les Charmettes ne le virent lenaitre.
La Saint-Louis tombe à la lin d'août : an commencement de septembre, étant ou se croyant malade, mais poussé avant tout par sa jeunesse, Rousseau quittait Madame de Warens, afin de se faire soigner à Montpellier.
Fatal voyage I Quand il embrassa sa maitresse, au moment du départ, le charme était rompu. 11 devait bien revenir, mais il ne devait plus retrouver toute à lui la femme qu'il aimait, et avec laquelle il venait de goûter ce qu'on peut appeler l'idylle des Charmettes : celle-ci avait duré environ dix. mois j)ris dans les années ll'M) et 1737.
l'orliait de J.-J. Rousseau
(F) ;i|nvs iiiic copie du pastel de La Tnur)
r.i:s cii AHMi.i r;:s
I\)iir(jiioi .k'an-JiK(iiic.s s'cloigna-l-il du Madainc de WarcMis? Pourquoi celle dernière le laissa-l-elie parlir? (.omment, a})rès les joies si douces, si vives (ju'ils venaienl de cueillir au cours de tleux années, le long des coleaux de (Hianibérv, commenl ces amanls purent-ils se séparer pour un courl intervalle, niénie tlevant le prétexte d'un malaise à guérir?
Rousseau dit qu'il était dans un grand état de faiblesse, et décrit les elTets de sa maladie avec sa clarté et sa précision habituelles. Quant au i)rincipe même du mal, il le fait consister un [)eu gratuitement dans un polype au cœur. Mais si malade qu'il fut, était-il nécessaire d'aller jusqu'à Montpellier pour se faire soigner?
11 y avait des médecins à Chambéry, notamment Salomon, médecin de Madame de Warens. Son cas n'était pas désespéré, aucune vraie consultation n'avait eu lieu et il pouvait mener, .quoique souffrant, son train de vie ordinaire.
Nous touchons ici à l'analyse délicate d'une passion, d'une liaison, d'un attachement qui a jeté sa llamme, et qui se ralentit, s'apaise, en
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attendant qu'il s'éteigne. Rousseau était trop clairvoyant pour se faire illusion, et bien qu'il ne nous dise pas tout dans les Confessions, il en écrit assez pour nous éclairer.
Après avoir indiqué les effets de sa maladie, il ajoute :
« Il est certain quil se mêlait à tout cela beaucoup de vapeurs. Les vapeurs sont la maladie des gens heureux : c'était la mienne; les pleurs que je versais souvent sans raison de pleurer, les frayeurs vives au bruit d'une feuille ou d'un oiseau, l'inégalité d'humeur dans le calme de la plus douce vie, tout cela marquait l'et ennui du bien-être qui fait pour ainsi dire extravaguer la sensibilité. Nous sommes si peu faits pour être heureux ici-bas, qu'il faut nécessairement que l'àme ou le corps souffre, quand ils ne souffrent pas tous deux, et que le bon état de l'un gâte presque toujours celui de l'autre, n
V L'ennui du bien-être! » Pesez ce mot : il A ous expliquera le départ pour Montpellier, et
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la Ionique absence de Rousseau. Qiianl à Madame de Warens, quelle lui sou allilude en présence de ce voyage? " Maman, dil Jean- Jacques, loin de m'en détourner, m'y exhorte u cl me voilà parti pour Montpellier. » Pcsex. encore ces paroles, et vous comprendrez d'une part l'aventure de Rousseau avec Madame de- Larnage, le long de la roule, et d'un autre côté la chute si attristante de la baronne entre les bras dun homme inférieur comme Vinlzenried.. La vérité ici apparaît clairement à tout esprit ([ui a observé et étudié la nature humaine. La grande raison qui mit lin à l'idylle des- Charmettes, c'est que Rousseau et >Lndame de Warens n'en étaient pas au même degré de^ longitude de l'amour, au même stade de la
passion.
Rousseau n'avait que vingt-cinq ans en 173/. Il s'élançait dans la vie avec la naïveté, l'enthousiasme, les rêves printaniers et charmantsde la jeunesse. Sorti des vulgaires sentiers où la pauvreté et l'abandon l'avaient contraint de passer, son esprit, son cœur, tout son être était dans la période ascendante; ses facultés-
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alleigiiaienl leur plus haut développemcul par un travail intellectuel ininterrompu et niélho- <lique; sa conscience s'épurait, entrevoyait la beauté morale et ambitionnait les sommets ; bref, il n'élait en réalité qu'au début du voya<>e de sa vie d'homme. De plus, au fond de son àme simple et timide, il sentait confusément s'allumer le foyer de son génie.
Toute autre était Madame de Warens, Agée alors de trente-sept ans, l'automne pour une femme, elle avait passé la saison des idylles j)rintanières ; elle n'en était plus aux délices des débuts, où, pour que l'âme soit ensorcelée, il suflit d'un sourire, d'un regard, d'une main pressée, d'un baiser furtif, d'un mouchoir i)arfumé, d'une rose donnée, d'une promenade aux étoiles, d'un bleu myosotis envoyé dans une lettre brûlante, bref, de toutes ces petites attentions délicates qui révèlent le grand bonheur et le grand amour de deux jeunes amants, et qui eussent ravi l'àme de Jean-Jacques.
Certes, elle avait encore, et elle conserva jusque sous les rides le charme d'une nature iiimante et bonne; elle était sensible toujours
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ïi la (loïK'cur (les aveux, cl grafieiiso, (.'lit'' se complaisait dans les préliminaires harmonieux cl lleuris, mais (juoi ([u'cn dise lîousseau, elle clail sensuelle cl Noluptueusc — (\u moins c'csl mon senliment — cl les amanls qu'elle avait eus, notanmicnt M. de Tavel, le sophiste lettié, lui avaient donné une exi)éiienee cl un entraînement qui devaient parfois dérouter un novice l'omme le timide Jean-Jacques.
Si j'ai bonne mémoire, il est dit dans ri'lvan^ile : Ce ne sont pas ceux (|ui crient : Seigneur! Seigneur! qui doivent posséder le royaume des deux ! Ce sont les violents, ce sont les énergiques qui l'enlèvent de foice, et qui en jouissent !
Madame de Warens en était là. Sans doute, les tendres soupirs, les belles déclarations ne lui déplaisaient pas, car elle savait, par le fait <le son éducation, apprécier toutes les délicatesses, mais elle avait parcouru déjà une vaste carrière, et j'ai l'intime conviction qu'elle préférait les actes aux paroles.
Loin de moi, juste ciel, la pensée de lui en faire un reproche, de la condamner, de lui
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jcler ranathùme. Je la coinpiends avec son Icmpéranieiil rapide, exigeanl et facile, comme je comprends Rousseau avec son idéal })rinlanier, aussi brûlant peut-être, sinon davantage, mais plus juvénile, plus langoureux, plus idyllique.
Combien ils élaient ditTérenls dans le mystérieux et intime domaine des sens et de la volupté ! Rousseau nétait qu'à l'aurore des amours; Madame de Warens en traversait le midi brûlant. Pouvaient-ils de la sorte vivre longtemps dans la solitude des Cbarmettes ? Non. Dix mois d'idylle avaient épuisé le cliarme, éclosion première pour Jean-Jacques, tendre nouveauté ou douce réminiscence pour sa séduisante maîtresse.
Telle est à nos yeux la cause profonde,, essentielle et fatale de la séparation. Il est des raisons secondaires^ bien qu'importantes encore. Madame de Warens mettait peu d'ordre dans ses affaires; elle n'avait jamais su com[)fer. l'allé le savait confusément. Pour remédier au mal et combler les déficits d'argent qu'elle senlail sous ses pas, elle se lançait dans des