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On se rappelle sans doute qu'à ce moment (on était à la fin de 1897) des doutes s'étant élevés sur le transfert réel des restes de Rousseau mi Panthéon pendant la Révolution, le prince ordonna des fouilles dans les profondeurs du monument. On n'y trouva point le cercueil du philosophe, qui fut découvert quelques semaines plus tard (18 décemhre 1897; dans le sarcophage du Panthéon, en même temps que celui de Voltaire. Deux problèmes historiques se trouvèrent résolus, ce jour-là. On constata d'abord que les cendres des deux écrivains n'avaient jamais été profanées, comme on l'avait répété longtemps ; ensuite, que Rous- .seau ne s'était point suicidé d'un coup de pistolet, ainsi que ses ennemis l'avaient fait croire, car on retrouva son crâne absolument intact. J'étais là, j'ai vu, et je parle avec une certitude absolue.
Comme les Charmettes, comme le tombeau d'Ermenonville, l'Ermitage de Montmorency, pendant longtemps, fut de même soigneusement conservé et entretenu : mais, en 1898, un malheur s'abattit sur lui ; il devint la propriété
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d'un étranger l)aii)aie, qui, pour de i'ulilcs considérations, ne trouva rien de mieux que de faire démolir à moitié cette maison célèbre que l'univers entier avait visitée, et poussa l'impiété littéraire jusqu'à vouloir la débaptiser. Je suis étonné qu'il n'ait pas tait savoir au monde que désormais Rousseau serait oublié à Montmorency, et que personne ne devrait y prononcer son nom (1).
C'est un devoir sacré pour les pouvoirs publics, pour l'Etat, ainsi que pour les départements et les communes, de veiller sur les maisons historiques, de les acquérir, de les entretenir, de les orner, d'en faire des lieux de pèlerinage intellectuel, et de les léguer intactes avec leur gloire aux générations de l'avenir.
(1) La diarmanlo vilh^ ilo Mdnlinorency iiossi'ilc un prlil iiiu.Sf'C en l'IidiiiiiMir ih^ l'iousscau.
Jl a rlé inanuiiré Je S janvier iS'.t'.t.
i: nombreux écrivains ont consacré aux (^harnielk's des pages émues.
Tous s'attendrissent sur la destinée de Madame de Warens, et rendent hcmnii:<-e au génie de Jean-Jacques qui a fait vivre à jamais ces lieux dans la mémoire des hommes. L'àme tendre de Michelct se plaisait à errer sur le coteau de C.hambéry. Qui, mieux que le grand historien, pouvait en ressusciter le poétique attrait ?
" Rousseau, dit-il, est l'àme de la jeunesse. On ne sait d'où cela vient, mais depuis que
cette parole ardente s'est répandue dans lesairs, la température a changé ; c'est comme si une tiède haleine avait soufflé sur le monde ; la terre commence à porter des fruits qu'elle n'eut donné jamais. Q'est-ce que cela? Si vous voulez que je vous le dise, c'est ce qui trouble et fond les cœurs, c'est un soufile de jeunesse; voilà pourquoi nous cédons tous... Les Confessions qui paraissent après la mort de Rousseau semblent un soupir de la tombe. Il revient, il ressuscite, plus puissant, plus admiré, plus adoré que jamais dans la divine montagne des ("diarmettes. »
Lamartine fit plus d'une fois le pèlerinage,, et, comme il le raconte dans Raphaël, il mena Elvire dans la maison consacrée. 11 y a des pages exquises dans ses récits, notamment ce j)assage :
(« J'aime à me rappeler ma première visite aux Charmettes. Nous montions, en discourant de cet amour de Jean-Jacques, le sentier rocailleux au fond du ravin qui meneaux (Miamielles.
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Nous étions seuls. Les cheviiers nièine avaient (juitté les pelouses sèches et les haies sans feuilles. Le soleil hrillait à travers quelques nuages rapides ; ses rayons, plus concentrés, étaient chauds dans les flancs ahrités du ravin. Les rouges-gorges sautillaient presque sous nos mains dans les buissons. Nous nous arrêtions de temps en temps, et nous nous asseyions sur la douve du sentier, au midi, pour lire une l)age ou deux des Coiifessioiis, et pour nous identifier avec le site. »
Sainte-Beuve, ce maître dans l'analyse du sentiment, ne pouvait oublier d'arrêter sa i)ensée sur les Charmcltes. Parlant du talent ])rodigieux de llousseau pour peindre ses émotions passées, il écrit :
« Le moment où il fut donné à ce cœur neuf encore de s'épanouir pour la première fois, est le plus divin des Confessions, et il ne se retrouvera plus, même quand Rousseau sera retiré à l'Ermitage... Rien n'égalera comme légèreté, comme fraicheur et allégresse, la description
de la vie aux Charmelles. Le vrai Ijonlieur de Rousseau, celui que personne, pas même lui, ne sut lui ravir, ce fut de pouvoir évoquer ainsi et se retracer, avec la précision et l'éclat qu'il portait dans le souvenir, de tels tableaux de jeunesse jusqu'au sein de ses années les plus troublées et les plus envahies. )
Il y a plus de vingt ans, j'ai lu le livre qu'Arsène Houssa3'e a consacré aux Charnieltes. J'avais noté alors une page qui est restée dans ma mémoire. J'ai relu récemment cet ouvrage, et le même passage m'a ému profondément comme autrefois. Il s'agit des derniers jours de Madame de \yarens, au faubourg Nezin, jours de navrante misère. Arsène Houssaye s'exprime ainsi :
« Elle ne voyait plus le bleu des Charmetles, ni les vignes qui montent plus haut, ni ces bêtes qui pâturaient plus haut encore, à qui tant de fois, avec Jean-Jacques, elle donnait une poignée d'herbe toute fraîche dans sa
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l)laiiche main. Héroujuc et résignée, elle a soiifTcrt les mille moiis de la misère. Kl à la lin on l'a couchée dans le cercueil el on l'a portée dans le petit cimetière de Lémenc, où les Saint-Preux et les Werther de l'avenir chercheront vainement son épithaphe. »
A coté de ces noms illustres dans les lettres, je veux citer en terminant un auteur peu connu, M. Frédéric Thomas, qui a exprimé jadis une idée originale au sujet des Charmettes.
« O privilège du génie ! dit-il, un vagahond passe dans la rue ; il entre sous votre toit, y dresse sa tente, ou y fait son nid pour quelques jours à peine. C'est assez. Votre maison n'est plus à vous^ et ne sera plus désormais à personne. Il vous la confisque en la consacrant ; il en fait une relique et un temple. A l'instant tous les propriétaires antérieurs et tous les propriétaires futurs sont expropriés pour cause d'immortalité puhlique, si l'on peut ainsi dire, et par qui sont-ils dépossédés ? Par un pauvre
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<liable qui n'a ni feu ni lieu, et qui pourtant devient le propriétaire éternel et incommulable de leur domicile. Qui ose prétendre encore <[ue les hommes de génie sont pauvres ! »
M. Chantelauze, Thistorien du cardinal de Retz, mort en 18cS8, avait fait, lui aussi, le j)élerinage des Charmcttes. Dans une lettre à Madame de Valazé, en date du 24 mai 1885, lettre complètement inédite, il s'exprime ainsi:
« Non, je n'ai point oublié nos délicieuses promenades en Savoie et en Suisse, non je n'ai point oublié les Charmettes, et toutes les fois (pie j'ai relu les Confessions, ce qui m'arrive une fois l'an, je me suis souvenu avec mélancolie de la belle journée que nous avons passée dans la maisonnette qui abrita les étranges amours de Jean-Jacques et de Madame de Warens. J'ai fait une collection de toutes les vues des Charmettes, ainsi que de toutes les gravures qui se rapportent aux Confessions, et je trouve un charme infini à les contempler, en lisant le chef-d'œuvre de Rousseau. »
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Parmi les éciivains contemporains (|iii ont parlé des Cliarmettes, je me ferais scrupule de ne pas citer M. François Mugnier, conseiller à la Cour d'appel de Chambéry, à qui je dois d'ailleurs une sincère reconnaissance pour un portrait rarissime dune amie de Jean-Jacques, qu'il a bien voulu m'envoycr.
M. François Mugnier, dans son beau livre : Madame de Warens et J.-J. Rousseau, a écrit quelques pages attendries. Ainsi, parlant du dernier logis de la baronne, il dit : « Les épaves des temps meilleurs, dont elle put parer ce logis, ne furent ni nombreuses, i;i bien ricbes; mais le soleil l'inondait de ses premiers rayons. Elle y récbauftait aux ardeurs du midi ses membres perclus; et, le soir, après avoir parcouru le lointain borizon des montagnes blanclies et roses, ses yeux se reposaient sur le coteau des Cbarmettes. Quelles étaient ses pensées à ces beurcs de solitude et de recueillement? Dans le malbeur avait-elle le souvenir poignant et doux aussi, des temps beureux? »
Plus loin, il rappelle le voyage que Rousseau fit à Cbambéry à la fin de juillet 1768, et il
s'exprime ainsi : c Ixousseau n'a raconté nulle part, croyons-nous, ce court voyage d'environ vingt jours. Il n'est pas difficile, cependant, de s'en rendre compte. Certainement, il accepta l'hospitalité que M. de Conzié lui avait otîerte si souvent. Ils firent ensemble le pèlerinage au cimetière de Lémenc ; et dans les tièdes nuits de juillet et d'août, au pied des Cliarmettes, ils causèrent de la morte et de leur jeunesse. Dès l'aube, Jean-Jacques put aller herboriser sur ces monts où Claude Anct, trente-cinq ans auparavant, lui avait enseigné les éléments de hi botanique, cette science qu'il méprisait alors, et à laquelle il s'adonnait maintenant avec tant d'ardeur. Il eut des heures d'oubli du présent et de ressouvenir ; mais sa gloire l'avait suivi et ne lui permettait plus le repos. »
Ce sont là de belles paroles. Je suis heureux de les rapporter.
Nous pourrions multiplier ces citations, car les h'storiens, les poètes, les romanciers, les moralistes, à l'étranger, comme en France, ont parlé des Charmeltcs. Celles que nous venons
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de lairc nous paraissent siiffisanles pour le cadre de celte étude. Elles résument, d'ailleurs, les différents aperçus qu'ont fait naître le séjour de Rousseau, et le récit, unique au monde, qui remplit le sixième Livre des Confessions .
Toutefois, je tiens à citer encore une pa^e intéressante que je trouve dans le Voyage en Italie pendant l'année 1789 de Arthur Young (1). Le voyageur anglais passe à Chambéry et écrit :
u Je brûlais d'envie de voir les Cbarmettes, le chemin, la maison de campagne de Madame de Warens, le vignoble, le jardin, en un mot tout ce qu'avait décrit le pinceau de l'inimitable Rousseau . Madame de Warens avait quelque chose de si délicieux, de si aimable dans le caractère, malgré ses faiblesses ; — sa constante gaîté et sa bonne humeur; — sa tendresse et son humanité ; — ses spéculations d'agriculture ; mais surtout l'amour pour Rousseau ont i^ravé son nom dans le cœur du
Hi Paris, chez Ficus, libraire, an V de la ItépuMiijuo ( 179(11, 1 volume in-1":^.
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petit nombre d'êtres dont la mémoire est unie avec la nôtre par des liens qu'il est plus aisé de sentir que d'exprimer. . . La maison ne pouvait que m'intércsser, et je la contemplai avec émotion ; elle me plut, quoique nous fussions dans le triste mois de décembre. Je parcourus quelques coteaux, qui étaient sans doute les promenades qu'il a si agréablement décrites. Je retournai à Chambéry, le cœur plein de Madame de Warens. »
Arthur Young donne ensuite l'acte mortuaire de la protectrice de Uousseau, extrait du registre de la paroisse de Saint-Pierre-de-Lemenc, et certifié conforme par le curé de lépoque A. Sachod, 24 décembre 1789.
N s't'mbarquant pour Paris, Jean Jacques avait emporté avec lui le prestige des Charmettes. Ce n'est que longtemps plus tard que son nom et sa gloire devaient l'y faire renaître. Madame de \A^arens y séjourna encore jusqu'en 1749. Ses entreprises industrielles périclitèrent ; la malheureuse femme fut la dupe de nombreux aventuriers et le désordre de ses afTaires alla en s"accentuant. Par bonheur, elle rencontra un vieux seigneur, le marquis d'Allinges, qui la prit en amitié. Il la logea à Chambérv dans une maison
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qui lui appartenait, au faubourg Reclus, no 13 Cette maison existe encore et on peut la visiter.
Après la mort du marquis d'Allinges, Madame de Warens se trouva dans une situation tout à fait précaire, et vécut dans une gêne confinant à la misère. Maintes fois Rousseau lui vint en aide, en lui envoyant des sommes d'argent, et en acceptant les petites lettres de change que de temps à autre elle tirait sur lui. Elle finit par aller habiter dans le faubourg. Nezin, no 66, et c'est là qu'elle mourut à l'âge de 63 ans, le 29 juillet 1762.
Voici l'extrait mortuaire de la pauvre femme à Chambéry, tel que le rapporte Arthur Young :
Le 30 juillet 17G'2, fut enterrée dans le cimetière de Lemenc, dame Louise-Françoise-Eléonore de la Tour, veuve du seigneur baron de Warens, née à Yevay,dan& le canton de Berne, en Suisse, qui mourut hier à dix> heures du soir, comme une bonne clirétienne, après avoir reçu les derniers Sacrements, âgée de soixante-trois ans. Elle avait aljjuré la religion protestante depuis environ trente-six ans. et avait depuis vécu dans la nôtre. Elle termina sa carrière dans le faubourg de Nesin, où elle résidait depuis liuit ans, dans la maison de M..
Crépine ; elle a auparavant demeuré au Reclus, pendant environ quatre ans, maison du marquis d'Alinge ; elle a, depuis son abjuration, passé le reste de sa vie dans cette ville.
Gaime. curé de r.enienc.
Arthur Young donne ensuite cette pièce, dont nous parlons plus haut :
Je soussigné, curé actuel de la dite paroisse de Lemenc, certifie avoir transcrit le présent du registre mortuaire de la paroisse du dit lieu, sans rien ajouter ou retrancher et. après l'avoir collationné, l'avoir trouvé conforme à l'original ; en foi de quoi j'ai signé le présent. A Gliambérj', le 2'j décembre 1783.
A. Sachod, curé de Lemenc.
Quant à Jean-Jacques, nous n'avons pas ici à raconter sa vie. Tous savent que les étapes en sont marquées par des chefs-d'œuvre. Les Charmettes ne cessèrent jamais d'être chères à son cœur. Il n'évoque jamais leur souvenir sans attendrissement. C'est ainsi qu'il dit, après son installation à l'Ermitage : « Au milieu des biens que j'avais le plus convoités, ne trouvant point de pure jouissance, je revenais par élans sur les jours sereins de ma jeunesse, et je
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m'écriais quelquefois en soupirant : « Ah ! ce ne sont pas encore ici les Charmettes ! »
A la fin des Confessions, parlant de son séjour à l'île Saint-Pierre, il raconte ses excursions champêtres, et dit qu'il éprouvait une grande joie à cueillir des fruits, car « cet amusement lui rapj)elait la douce vie des Charmettes. »
Durant les beaux jours de son idylle^, Rousseau avait écrit un petit poème, intituléle Verger des Charmettes : les vers en sont médiocres. Ils furent composés sans doute pour être montrés au roi de Sardaigne, Victor-Amédéc, protecteur de Madame de Warens. On comprend, par ce que dit le poète, que sa bienfaitrice et lui étaient fortement calomniés, et que les envieux cherchaient à leur nuire activement. Ce poème est une sorte de plaidoyer contre de venimeux fripons.
On devine aisément tout ce que ceux-ci pouvaient diie et faire. A ce titre, les vers de Rousseau ont un intérêt spécial. J'aurais été bien étonné, si la calomnie eut épargné les deux amants, et n'eut dressé contre eux des
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embûches criminelles. La bassesse est partout, et son rôle est d'attenter sournoisement au bonheur qui passe en souriant. Couples heu- î reux, dérobez vos félicités à tous les re<*ards 1 i
Voici quelques vers du Verger des Cliarmettes :
Verger, cher à mon cœur, séjour de V innocence^ Honneur des plus beaux jours que le ciel nie dispense^ Solitude chiimiante, asile de la paix, PuissJ-je, heureux verger , ne vous quitter jamais !
Sans crainte, sans désirs, dans cette solitude, Je laisse aller mes jours exempts d'inquiétude : Oh ! que mon cœur touché ne peut-il à son gré Peindre sur ce papier, dans un juste degré. Des plaisirs qu'il ressent la volupté parfaite !
S'adressant à Mme de Warens, Jean-Jacques s'écrie :
Oui, si quelques douceurs assaisonnent ma vie, Si j'ai pu jusqu'ici me soustraire a l'envie, Si le cœur plus sensible, et l'esprit moins grossier y Au dessus du vulcrairc on m'a vu m' élever.
Enfin, si chaque jour je jouis Je moi-même. Tantôt en ni élançant jusqu'à l'être suprême. Tantôt en oubliant dans un profond repos. Les erreurs des liumaius^et leurs biens et leurs maux;
Si, dis- je, en mon pouvoir, j'ai tous ces avantages, Je le répète encor, ce sont là vos ouvrages, Vertueuse ]]^arens ; c'est de vous que je tiens Le vrai bonheur de l'homme et les solides biens !
Rousseau relourna-t-il visiter la maison qu'il avait tant aimée. Il ne nous le dit pas, mais nous avons tout lieu de le croire. En 1754, il revint à Chambéry, et rendit visite à la baronne qu'il trouva dans une situation lamentable. « Je la revis. . . dans quel état, mon Dieu! Quel avilissement ! Que lui restait-il de sa vertu première ! Etait-ce la même Madame de Warens, jadis si brillante, à qui le curé de Pontverre m'avait adressé ? Que mon cœur fut navré !.. » Il lui remit une partie de sa bourse. Nul doute que, pendant son séjour, il ne soit allé rêver aux (^barmettcs.
Il y retourna certainement encore en 1708, six années après la mort de la pauvre femme,
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dont il célébrait rnlôlein2iit ranniversaire. Pendant l'été de cette année 1768, il se trouvait à (irenoble. Il quitta cette ville le 20 juillet, à 3 heures du matin, ])our arriver à Chambéry le 30, à la première heure, et pour aller méditer dans le cimetière de Lémenc, à ly place où elle dormait son dernier sommeil.
« Mon principal oI)jet, écrit-il à Thérèse, est bien, dans ce petit voyage, d'aller sur la tombe de cette tendre mère, que vous avez connue, pleurer le malheur que j'ai eu de lui survivre. »
Ne fut-il pas tenté de revoiries sentiers de sa jeunesse, le poétique coteau, la maison aimée ? N'en douiez pas, il y retourna, et il y pleura.
Tout à fait à la fin de sa vie, le philosophe évoquait dans le dernier ouvrage sorti de sa plume limage des impérissables Charmettes. Quels accents que ceux de la Dixième Promenade des Roueries f/'zz/z Promeneur solitaire ! Quels cris du cœur 1 Quelle humanité !
« Le goùl de la solitude et de la contemplation naquit dans mon cœur avec les sentiments expansifs et tendres faits pour être son aliment. Le tumulte et le bruit les resserrent, le calme et la paix les raniment et les exaltent.. T'ai besoin de me recueillir pour aimer. J'engageai maman à vivre à la campagne. Une maison isolée, au ])enchant d'un vallon, fut notre asile, et c'est là que dans l'espace de quatre ou cinq ans, j'ai joui d'un siècle de vie et d'un bonheur pur et plein, qui couvre de son charme tout ce que mon sort présent a d'affreux. »
Me voici arrivé à la fin de la causerie que je voulais consacrer à Madame de Warens et à Jean-Jacques. Pour l'écrire, je me suis figuré que je venais rendre visite à quelque fidèle amie depuis longtemps éloignée de moi, et ma plume a pris son envolée.
Pour clore ces pages, je veux me rappeler les beaux jours où j'écrivais des vers, et repre-
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liant ma lyre délaissée, je veux consacrer quelques strophes aux riantes CJiarmettes. Que chanterait le poète, si les souvenirs d'un pareil lieu ne faisaient vibrer son ànie ?
O Rousseau, nm/jifes fois tes récits m ont char m: ! Ta jeunesse souvent revit dans ma mémoire I Bn parcourant ton œuvre, en lisant ton histoire. Qui n\idmire^ attendri, combien tu fus aimé !
Adolescent naïf, tu purs à l'aventure,
A travers les cités, les bourgs, les grands chemins . . .
Novice explorateur des sentiments humains.
Ton cœur suit en chantant la voix de la Naturel
Un gife heureux planait sur le flanc d'un coteau : Le sort i'v pousse un four, puis l'amour t'y convie : Là bientôt s' illumijie et resplendit ta vie. Et ton naissant génie y trouve un doux berceau !
Quel éclatant matin ! Quelle brillante aurore ! Qui jamais, au printemps de ses jours incertains. Par un plus beau soleil eut de meilleurs destiiis. Et sous de tels rayons vit ses vingt ans éclore !
Temps béjii, moments chers, enivrantes amours ! La vie a des apprêts de fête et de victoire, Et l'entrain généreux d'une chanson de gloire ; Un bruit de baisers fous y retentit toujours !
Oh ! qui 7i\i sonhaitr la maison familière Où Jcan-Jacq7ics, ravi, moissonna tant de fleurs, El dont, malgré les ans, la gloire el ses malheurs. Il )ie cessa d'aimer la rive hospitalière !
Q^uand il revint au port, ainsi qu'un grand vaisseau Dont la mer saluait les allures hautaines, Combien de fois on vit V infortuné Rousseau Pleurer au souvenir des Charmettes lointaines !
Leur toit prédestiné brillait devant ses yeux. Il revoyait les champs, les arbres, la vallée, Et, dans la vision de ce séjour heureux, Il croyait ressaisir sa jeunesse envolée !
Rousseau a immorlalisé tous les lieux oii il a vécu ; il sont parés à jamais d'un rayon de sa gloire, et les amants se plaisent à les visiter. Mais ils affectionnent surtout les Charmettes: c'est que ces lieux fortunés ont le privilège de posséder à jamais l'attrait divin de la jeunesse ot de l'amour.