L'APOTHÉOSE A CHAMBÉRY
4 Septembre 1910
Dans sa lettre à Christophe de Beaiimont, Rousseau écrit avec un légitime orgueil : ^ Oui, je ne crains point de le dire, s'il existait en Europe un seul gouvernement éclairé, un gouvernement dont les vues fussent vraiment utiles et saines, il eut rendu des honneurs publics a l'auteur d'Emile, il lui eut élevé des statues. » Dans le troisième Dialogue, il s'écrie : « Un jour viendra, jen ai la juste confiance, que les honnêtes gens béniront ma mémoire, et pleureront sur mon sort. »
Le philosophe ne se trompait pas, lorsqu il
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interprétait ainsi l'avenir, et pressentait leshonneurs que la postérité devait lui accorder. L'hommage, que les temps modernes lui ont rendu, a commencé quelques mois après sa mort. En effet, dès la fin de 1778, nous voyons un M. Argant, genevois, préoccupé d'un monument à élever à Jean-Jacques : il conçoit un projet original, et charge un sculpteur de l'exécuter. C'était l'éducateur d'Emile surtout qu'il voulait honorer. Le monument fut placé à Saint-Jean, dans la propriété privée de M. Samuel de Constant, près de Genève.
Ce furent ensuite les Assemblées qui, à diverses reprises, décrétèrent soit l'érection d'une statue à Rousseau, soit des honneurs à rendre à sa mémoire. Sous la Constituante, décrets du 21 décembre 1790, et du 27 août 1791, — sous la Convention, décrets du 5 novembre 1793, 14 avril et 15 septembre 1791, — sous le Directoire, à la date du 29 vendémiaire, an Vil, 1798, arrêté de la Commission des Inspecteurs du Palais du Conseil des Anciens visant l'érection d'un monument en l'honneur de Rousseau,, dans le jardin des Tuileries.
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Tous CCS dccrcls et arrctcs restèrent sans exécution, ou à peu près, par le fait des circonstances difficiles du moment, troul)les à l'intérieur, guerres avec l'étranger, partout él^ranlemcnt formidaljle de la Révolution. Entre temps. Montmorency, le 25 septembre 1791, avait honoré Rousseau d'un monument champêtre; de son côté Genève avait élevé au philosophe une colonne surmontée de son buste, 28 juin 1794 — et avait commencé à réparer par des actes significatifs les injustices odieuses d'autrefois.
Les grandes réparations, les hommages solennels devaient se succéder dans le cours du dix-neuvième siècle et au commencement du vingtième. C'est d'abord Genève qui, revenant à la rescousse le 24 avril 1835, consacre au grand homme un monument public, œuvre de Pradier ; le 30 mai 1886, la ville d'Asnières, près Paris, lui consacre un buste. Puis est venue la statue de Paris, inaugurée sur la place du Panthéon, le 10 février 1889. Montmorency, pour la seconde fois, ne voulut pas être en reste: sur une de ses places, une statue à Jean-Jac-
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ques élait consacrée, sous la présidence de M. Aristide Briand, le 27 octobre 1907, enlin le 18 octobre 1908, ce fut le tour d'Ermenonville.
Restait Chambéry. Le 4 septembre 1910, cette charmante ville a payé sa dette de reconnaissance à l'hôte des Charmettes, en fêtant le Cinquantenaire de la Réunion de la Savoie à la France: les échos du monde entier retentissent encore de l'inauguration solennelle du monument Rousseau, présidée par M. Fallières, Président de la République, devant toutes Ics^ Savoies réunies.
En résumé, partout où le citoyen de Genève a vécu, son souvenir est honoré par des monuments commémoratifs, même à l'ile Saint- Pierre, sur le lac de Bienne, que j'oubliais de mentionner, et où les Bernois, pour effacer l'ignominie de leurs anciens magistrats de 1700, ont érigé un beau buste d'après Houdon, il y a quelques années.
Cet universel hommage n'est que justice.
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.Tcan-.IacqiR'sa remué tant tridécs, cl a écrit de si belles pages (lueson esi)rit est partout réj)aiulu, et que son iioui réveille dans l'ànie inodernc de grands souvenirs, des émotions douces, de rayonnantes espérances, tout un idéal de vie aimante et fortunée au sein de la nature.
En France et à l'étranger, les recherches sur Rousseau se multiplient sans discontinuer. Ses ouvrages donnent lieu à des travaux importants, surtout dans les Universités où il est mieux compris, où son influence est mieux appréciée, où peut-être on l'aime davantage. La découverte de quelques lettres inédites portant sa signature devient un événement dans le monde où l'on pense ; tous les détails de sa vie sont reconstitués : on interroge les Bibliothèques, les archives, les mémoires du temps ; la ville de Genève même, en 1905, vit éclore en son honneur nne Société spéciale d'études composée de savants et d'érudits de tous les pays, et dont j'ai le grand honneur et le grand plaisir de faire partie.
J'avais donc raison d'écrire, il y a une trentaine d'années, au début de ma carrière litté-
raire : « L'avenir appartient à Rousseau. » Ma conviction est qu'il lui appartiendra davantage encore, à mesure que la République s'alTermira sur ses bases, et que resplendiront les principes incorruptibles de justice, de franchise et de probité qui sont sa raison d'être. Jean-Jacques fut le prophète et le révélateur des démocraties contemporaines, il en formula les droits et les devoirs : il est donc fatal et juste, je le répète, qu'elles entourent de respect sa mémoire, et rendent hommage à son génie.
Pour en revenir à Chambéry, nous ne pouvons mieux faire, afin de terminer dignement cette étude, que d'entrer dans quelques détails sur la genèse, l'exécution, et les fêtes du monument inauguré le 4 septembre 1910.
En 1905, nous l'avons dit, la ville de Chambéry, aidée par le Gouvernement, acheta les Charmettes, pour la somme de 50.000 francs. Ce n'était là que le i)rélude du projet plus vaste de l'érection d'une statue: M. Antoine Perrier, sénateur de la Savoie, président du
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('.oiiseil (iénéral, tlc|)iils minisire de la Jiislice, avail à cœur de le faire aboutir. Il déploya une très-grande activité, secondée chez lui par l'ardeur des convictions, et il eut la satisi'aclion de réussir dans son noble dessein.
En 1907, le sculpteur, M .Mars Vallet, artiste d'une valeur notoire et indiscutable, recevait la commande d'un monument en l'honneur de Rousseau, comportant une statue, et aussitôt il se mettait à l'œuvre ; il lui fallut ûqux ans et demi pour mener à bonne iin l'exécution projetée.
M. Mars Vallet a bien voulu nous écrire, et nous faire part des idées qui lui vinrent à l'esprit devant la tâche à accomplir. Voici ce qu'il nous disait dans une lettre du 12 juin 191(1:
Longtemps j'hésitai enti'e uu groupe permettant une l'ocherche de niorcoaux décoratifs (où le sculpti-ur met en valeur son métier et trouve les éloges de ses confrères)— et le sentiment intime qui me faisait penser que Rousseau, amant de la nature, serait peiné de se voir encore, iiprès sa mort, persécuté par des ligures symboliques : ce dernier sentiment l'emporta. Les Cliarmettos ayant poursuivi Rousseau toute sa vie, comme une vision radieuse, je m'inspirai d'elles pour en faire le complément de la statue, si liinii que Joan-Jacriues,.
heureux de ce souvenir pendant la vie, le sera encore, après sa mort.
Jeune, élégant, plus que nature peut-être, car j'ai cherché pour lui autant d'élégance physique qu'il en possédait au point de vue intellectuel, il descend le coteau, faisant sa promenade matinale. Ce n'est point le ])Iiilosophe statufié partout dans la solennité, c'est le jeune homme insouciant et gai qu'il np fut qu'aux Gharinettes.
J'ai risqué heaucoup en m'écartant. pour cette œuvre, des voies habituelles. Quelle que soit la passion que l'on y mette, il est toujours dangereux d'abandonner les routes faciles. Ai-je eu tort ? Ai-je eu raison ? Le public le dira, le 4 Septembre. En tous cas, j'ai conscience, en agissant ainsi, d'avoir cherché davantage une satisfaction posthume pour Rousseau qu'un succès pour moi.
L'effort que j'eus à faire fut considérable. Je suis au b(nit, et j'en suis fort aise. Cette œuvre m'a donné de la joie; si j'ai pu, à mon tour, en donner à d'autres, ce sera pour moi la meilleure et la plus pure de toutes les satisfactions.
Il est toujours intéressant de connaître la genèse d'une œuvre d'art, c'est pourquoi nous avons tenu à citer la lettre de M. Mars Vallet ; mieux que personne, il pouvait nous révéler l'idée maîtresse quil'avait guidé danslcxéculion du monument de Chambéry. C'est Véludiant des Charmelles qu'il a voulu faire revivre, et
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qu'il a campé en pied sur un rocher de la nionlague. Il descend la pente, et à nii-côte dans le 1)I()C de pierre, on aperçoit en relief la maison fameuse où il se rend, et qu'il devait plus tard immortaliser.
L'opinion publique, dont l'artiste attendait le verdict, s'est prononcée : dès le premier jour elle a compris et admiré son œuvre, et elle ira nous n'en doutons pas, la comprenant et l'admirant sanscesse dans son originalité, à mesure que le temps s'écoulera, et que les générations se succéderont.
Le jour de l'inauguration, de belles, de grandes paroles furent prononcées. Devant la statue de Rousseau, quand le voile tomba, M. Dufayard, professeur agrégé de l'Université, savoyard dans l'àme, prit le premier la parole devant le Président de la République : au nom du Comité d'initiative, il remit le monument à la ville. Son discours est un résumé clair et vivant de la vie et de l'œuvre de Jean- Jacques. Voici le début :