‹ Les Charmettes et Jean-Jacques RousseauChapitre 15 sur 18 · S LES CHARMETTES · texte numérisé non relu

S LES CHARMETTES

Monsieur le Président de la llépulili(|ue, (

« Que ne puis-je entourer d'un halustre d'or cette Ijienlieureuse place ! Oue n'y puis-je attirer les hommages de toute la terre ! Ouiconque aime à honorer les monuments du salut des hommes n'en devrait approcher qu'à genoux. » Telles sont les paroles émues dont Rousseau saluait le mémorable jour de « Pâques tleuries w et le lieu inoubliable où il connut la Savoie et Madame de Warens. Nous pourrions les re))rendre etles adresser aujourd'hui au monument qui rappellera son séjour au milieu de nous. Si ce n'est pas un Ijalustre d'or qui entoure désormaisle soclede granit où se dresse son effigie triomphante, il ne lui manquera ni les hommages qui sont dus à son génie, ni l'admiration qui est due à sa gloire.

Depuis longtemps, ceux qui ont le culte du grand écrivain désiraient voir son image s'ériger sur l'une des places de Chan:bérj'. Grâce à l'initiative féconde d'un Comité composé des notabilités de la Savoie, et d'ailleurs griice à la patiente énergie de celui qui sait toujours se passionner, avec une ardeur juvénile, pour tout ce qui intéresse notre cher pays, M. Antoine Periier, vice-président du Sénat ; grâce à la générosité du Conseil général, de la ville de (<haml)éry et d'innomjjrables souscripteurs ; grfice au talent souple et vivant d'un sculpteur que nous sommes liers de compter parmi nous, nous verrons enfin la statuedugrand philosophe dominer la vieille cité qu'il a tant aimée. C'est l'œuvre que je viens aujourd'hui lui présenter.

Ce qui ressort avec le plus d'éclat des iunomln-ables et solides travaux que lui a consacrés l'érudition cou-

tiMiiporahie, c'est que Jean-Jacqaes Rousseau a beaucoup donné et beaucoup emprunté à notre belle Savoie ; c'est que d.ms la formation morale et intellectuelle do, l'écrivain, notre patrie a joué un rôle capital ; c'est que par une large partie de son existence il a été vraiment rAllol)rogp dont parle Voltaire. C'est parmi nous qu'il a vécu de seize à trente ans, c'estparmi nous qu'il a connu la souffrance et l'amour, c'est parmi nous que son àme s'est ouverte à la passion, et son regard au charme profond de la nature.

C'est là, « devant le plus beau taljleau dont l'udl humain puisse être frappé », dans la vallée sauvage où perlent les cascades du Fier, à l'ombre des cerisiers de Thunes, sous les sapins de la gorge de Couz, à travers les haies fleuries de pervenches du vallon des (Uiarmettes, sur les falaises romantiques de Meillerie que le jeune homme a senti s'éveiller sa sensibilité nerveuse, se développer et mûrir son merveilleux talent. Voilà pourquoi il nous appartient de refaire devant lui et avec lui les étapes qu'il a parcourues, de marquer la forte empreinte du pays sur l'homme et de l'homme sur le pays, de faire revivre Rousseau dans la Savoie de son temps, et la Savoie en Rousseau, de noter en quelques mots ce qu'il lui adonné et ce qu'il a reçu d'elle.

M. Diifayaid termina ainsi :

La Savoie se souvient du génie de Rousseau, et elle est fière aujourd'hui de voir se dresser, dans cette ville où s'abritèrent ses humbles débuts, où furent balbutiées ses premières paroles, où s'éveillèrent ses prodigieuses facultés, la statue du penseur qui acontribué à changer

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la face (lu monde. Le pèlerinage des ("Ihannettes s'achèvera désormais ici ; de l'humble maison (lui rappelle son bonheur, chacun voudra passer au monument qui rappelle sa gloire, et l'on comprendra mieux, devant ce témoignage éclatant de notre admiration reconnaissante, que Jean-Jacques ait écrit des pages si enthousiastes sur le l)eau pays qui abrita sa jeunesse inquiète, et (|ui veille aujourd'hui sur son immortelle renommée.

jM. le docteur Veyrat, maire de Chambéry, parla après M. Dufayard. Il débuta en ces termes :

La ville de Chambéry est heureuseet fière de recevoir aujourd'hui le monument élevé à J.-J. Rousseau des main? de notre compatriote M. Dufayard, professeur agrégé de l'Université, docteur ès-lettres, conseiller général de Ruflieux, maire de Serrières-en-Chautagne, choisi par le Comité pour nous faire la remise ofhcielle de l'œuvre originale de Mars Vallet, le sculpteur de grand talent et notre cher concitoyen.

Je suis sûr d'être l'interprète de la population tout entière en adressant les plus chaleureux remerciements à l'éloquent orateur qui, dans un langage i)lein d'érudition et de charme, vient de nous retracer la vie de l'homme que nous gloritions aujourd'hui.

La ville de ('.h;imbèry est heureuse et lière d'inaugurer ce monument en présence du Pi'ésident de la Répuljlique, du personnage éminent que la démocratie

fnmraise a placé à sa tête et qui la roprésonte si diffiicmcnt.

La ville de Ghambéry est heureuse et fièrc de voir cette fête magnifique, qui se dérouleilaus l'undes cadres les plus grandioses auxquels nos yeux se soient accoutumés, attirer un si grand concours de population et exciter un si r;rand enthousiasme dans les cœurs savoyards.

Nous garderons ])ieuseinent cette statue, lidèlo image du profond [)hilosoplie qui, en proclamant que la démocratie est le plus parfait des gouvernements eten s'attaquant au vieil état social de l'ancien régime, a été le précurseur de la Révolution.

C'est que notre vieille cité avait une dette de reconnaissance et d'afTection à acquitter envers l'immortel auteur du Contrat social.

« S'il est une 2^elile inUe où Von goûle la doiicetode la vie dans tin commerce arjréable et sur, c'est Ghambéry . » Ces paroles que Rousseau écrivait, il y a bientôt deux siècles, restent profondément gravées dans nos cu'urs. L'univers tout entier, qui a subi l'immortelle empreinte du génial écrivain, s'incline aujourd'hui devant le penseur incomparable qui travailla à l'émancipation de l'humanité.

Nous Savoyards, nous Chambériens, nous avons des raisons de l'admirer que la raison des autres peuples ne connaît pas. Si nous mettons très haut l'œuvre hardie et féconde de celui qui apjtorta tant de conceptions nouvelles aux démocraties modernes, nous aimons surtout, nous aimons passionnément celui qui laissa jaillir de son cœur des paroles si émues et si émouvantes sur notre chère Savoie et sur notre bien aimé Chambérv.

Nous nous rappelons avec une joie prolomle ce qu'il a été pour nous, ce que nous avons été pour lui. Il a été ])0ur nous un observateur aussi intelligent qu'attentif, qui a compris la Savoie et les Savoyards, qui a su les aimer en les comprenant. Nul n'avait su lire aussi profondément dans l'àme des habitants.

M.ledoctcurVeyrat termina par ces paroles :

A deux pas de ce vallon des Charmettes dont il a fait retentir le nom. sur la bouche des hommes, en face de cette maison que M. le sénateur Perrier a sauvée de la disparition, en la faisant classer comme monument historique et en obtenant à notre ville, pour son acquisition, une large participation de l'Etat ; en face de Vliumble réduit par Jean-Jacques habile, dont la ville veut faire un véritable musée de Rousseau, son image se dresseraéternellement, pour rappeler àla Savoie qu'il a célébrée, à la France qu'il aillustrée, au monde qu'il a transformé l'immortelle renommée de celui qui a grandi parmi nous l)our le bonheur de l'humanité.

M. Doiiniergiie, ministre de l'Instruction l)ublique, prit le dernier la parole. Voici quelques passages de son éloquent discours.

Monsieur le Président de la Répu))liqiip, Messieurs,

C'est à une pensée pieuse et reconnaissante qu'est dû le monument (jue nous inaugurons. Il n'a ])oint pour

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Lut (le ra[ipelcr ici, à des ffénératious qui seraient tentées de l'oublier, le souvenir <le Jean-Jacques. Ce souvenir, il l'a lui-même rendu immortel, on peut le dire, dans lo livre VI de ses Confessions, et il n'était besoin ni du marl)re, ni du bronze, ni de l'habile ciseau d'un sculpteur <le talent pour que Rousseau continuât à être l'hôte de ce beau pays de Savoie, où il a passé les meilleures et les ])lus heureuses années de sa vie, et qu'il ne pouvait quitter, c'est lui-même qui nous le dit, sans en « baiser la terre et les arbres. »

Sa personnalité était, en effet, si forte et le rayonnement de son génie si puissant, que la plupart des lieux qu'il a habités sont encore éclairés par les souvenirs qu'il y a laissés ou qu'il nous a laissés, et qu'on les visite toujours avec sa mémoire à la fois troublante et captivante comme gnide.

Lé cénotaphe d'Ermenonville reste un lieu de pèlerinage pour les rêveurs et les amoureux de promenades solitaires : l'austère monument qu'abritent les caveaux du Panthéon traduit la piété delà Convention pourle penseur qui tant de fois l'inspira : la statue qui se dresse au sommet de la Montagne Sainte-Geneviève est l'hommage posthume de Paris à un homme de génie qu'il avait un instant méconnu et maltraité; celle que Genève lui a érigée demeure comme l'hommage par lequel cette grande cité restitue à l'un de ses enfants une part de la gloire que lui-même a légué à sa ville natale.

Le monument que voici ne rappellera au passant ni l'ingratitude, ni l'injustice humaines, ni les souffrances qui sont souvent la dure rançon du génie ; ceux qui viendront saluer devant lui la belle figure qu'il rappelle

ne penseront point en lu contemplant alix tribulations, aux exils, aux misères et aux rancœurs qui traversèrent, tourmentèrent et empoisonnèrent parfois l'existence de ce grand inquiet ; ils évoqueront seulement le souvenir des années heureuses et radieuses de sa vie, de celles aussi qui, pour la formation de son esprit, furent les plus fécondes.

Aux Cliarmettes, Jean-Jacques s'est à la fois dépouillé de son passé etpréparéàson avenir. Il lit ici, l'errant continuel, une halte salutaire et décisive.Il y trouva un foyer, une atmosphère d'affection dont sa sensibilité qui allait quelquefois — c'est lui qui nous l'apprend — jusqu'à extravaguer, avait un besoin presque maladif. Il y vécut entouré de sollicitude et de paix, heureux enfin, trop heureux même, puisque cet excès de bonheur et de bienêtre — il nous en a fait l'aveu, — finit par dégénérer en ennui et par lui donner des vapeurs ; « Les vapeurs, a-til écrit naïvement, sont les maladies des gens heureux.»

Dans ses courses parmi vos montagnes qui n'écrasent point la pensée, mais qui l'élèvent et qui l'épurent, et dont il revenait chaque soir l'esprit rempli d'observations et le cœur tout imprégné de poésie , il arrivera en lui le sens profond de la nature qu'il lui était réservé de révéler et de communiquer aux générations dont il allait devenir l'un des éducateurs. C'est aussi au contact et dans le voisinage des hommes paisibles, sincères, indépendants et vertueux qui patiemment cultivent vos vallées, qu'il conçut cette croyance indéracinable depuis lors en lui à la bonté originelle de l'être humain et à l'excellence de 1' (( état de nature ».

Ni la criticpie, ni la mauvaise foi, ni la haine n'ont pu

diminuer la gloire ni le génie de Jean-Jactjues. L'un et l'autre sont restés hors d'atteinte. Ils sont protégés et garantis par l'admiration de tous ceux qui sans })artipris, s'en approchent, et qu'émeuvent l'élévation des sentiments où ils ont puisé leurs sources ; la sensibilité prodigieuse de l'homme, la magie irrésistible du style de l'écrivain qui est allée jusqu'à séduire, sinon jusqu'à convaincre quelques-uns de ceux qui étaient partis le plus délibérément en guerre contre lui.

Ici, Messieurs, c'est l'homme, c'est l'écrivain, c'est le penseur, c'est le compatriote d'élection que vous chérissez d'un égal amour, et vous n'êtes point embarrassés pour faire le départ entre ce que vous aimez le mieux ou ce que vous aimez le moins en lui. Jean-Jacques vous est cher parce que son génie s'est formé au milieu de votre région et qu'il participe de quelques-unes des qualités et des vertus de votre race. Votre reconnaissance que le temps 'n'a point diminuée, et qui demeure toujours entliousiaste en même temps qu'elle ajoute à la gloire de Rousseau, fait l'éloge de votre cœur et de votre raison.

Au banquet qui suivit l'inauguration et qui fut offert par la ville de Chambéry au Président de la République, divers orateurs prirent la parole, et aucun d'eux n'oublia Rousseau, qui fut vraiment le liéros de ces fêtes du Cinquantenaire de la Savoie.

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