‹ Les Charmettes et Jean-Jacques RousseauChapitre 5 sur 18 · I.KS CHAI'.MHTTKS · texte numérisé non relu

I.KS CHAI'.MHTTKS

Le cas ck' Rousseau est vraimcnl cxccptiounc'l. Tout jcuuc lioninu', di^ne de icncou- Irer des Charmettcs sur sou elicmiu. a une famille ([ui le surveille, un avenir qui le préoccupe, une carrière qui le sollicite. 11 faut <iu'il marche en avant, (lu'il travaille, qu'il suive les voies régulières de la société. Peut-il .s'arrêter à mi-côte, sur le coteau embaumé, dans la maison aux volets verts, près de l'amie qui lui sourit et qu'il aime? Non, il faut qu'il passe, qu'il s'éloigne, qu'il renonce à eette <l()uce vie ([ui l'attire et lui semble si harmonieuse, mais qui, si elle a ses félicités, a aussi ses périls que la lièvre des passions ne lui permet pas d'apercevoir.

Il dit adieu à tout ce beau roman, mais il en conserve l'image au fond de son être et il s'écrie, en s'éloignant : Heureux .Tean-.Tacques ! tu as connu des jours divins! L'ombre tutélaire de Madame de Warens et des Charmettes s'est étendue sur ta vie entière ! Ah '. que ne peut-elle aussi s'étendre sur la mienne !

George Sand pensait comme nous et exprimait des idées analogues dans une préface

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LES CIlAr.METJES

(lu'i'llc composa pour une nouvelle édition des (j)n fessions, édition devenue rarissime, parce que, m'a-l-on al'firmé, des esprits rétrogrades l'ont accaparée et détruite. Les sots prétentieux sont capables de tout, mais leur vil troui)eau disparaît dans la poussière, tandis (jue des mains pieuses recueillent le trésor qu'ils espéraient anéantir.

L'illustre écrivain dit dans ces pages admilables : « Un voyageur de mes amis, (jui a visité les Çharmeltcs au mois dernier, m'écrivait : l'hisloire de ces Clinrmellrs esl celle de uas plus beaux jours. Cela est bien vrai : qui de nous n'a pas vécu en imagination, aux Lliarmettes, les plus beaux jours de sa jeunesse? d

'amolu est le loiul de riiistoirc des Charmettes : de là leur iinmorlel prestige. Le récit de Rousseau allume nosespérauces ou ravive uos souvenirs. Dans lesplis les plus cachés de son être, tout homme a une passion secrète^ une tendresse enivrante, une source d'affection profonde, un amour ([ui déjà sest donné carrière ou qui attend son heure.

Au contact des Confessions, il éprouve un frémissement, un plaisir, un émoi qui l'ensorcelle, car c'est cette passion, cette tendresse, cet amour qui comprennent, c'est la tîhre cachée (^ui est atteinte.

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La dernière page du Livre V des (AJiifcssioiis, el lout le Livre YI sont consaerés aux Lliarmeltcs. Ce sont ces pages qu'il laul lire, relire et méditer, pour revivre les beaux jours du grand écrivain, et se croire soi-même le héros de son loman. Quelle fascination, (pielle magie dans ce sixième Livre ! Il faudrait le ciler lout entier, car lout y est essenliel. Nous nous bornerons à quckpies passages qui résument l'œuvre de Rousseau, dans une certaine mesure, et dont la signification a, selon nous, une imi)ortance spéciale.

Lorsque Madame de Warens et Jean-Jacques allèrent s'installer dans la délicieuse maison, à la lin de l'été de 173{), leluturgrand homme avait 24 ans. Il vivait sous l'égide de l'aimable femme dci)uis huit années : elle l'avait formé, élevé, aimé, comme s'il eut été son j)ropre enfant. Depuis {\v{\\ ans environ, il était son amant. Quand il raconta l'heureux séjour des Cdiarmetles, il avait .11 ans; ce fut à Wootlon en Angleterre et au château de Trie, dans l'Oise, (pi'il écrivit les six premiers livres des Confessions, dont on a pu dire justement : « C/est

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la raison dans loiitc sa inaliirilé, avec la IVaiclieiir des souvenirs de la jeunesse. »

Ce qui nous inléiesse avant (oui dans le récit d'un homme (jui nous paile de lui, c'est l'élat de son àme au moment des faits passés, des laits lointains de son jeune à^c. Là est la clarté qui donne à ses descriptions un accent qui nous charme, là est le rayon vermeil qui illumine tout d'un reflet pareil à l'éclat d'une éhlouissante aurore.

Ecoutons Rousseau :

K La maison était très logeahle ; au-devant,^ un jardin en terrasse ; une vigne au-dessus, un verger au-dessous ; vis-à-vis un petit hois de châtaigniers ; une fontaine à portée ; plus haut, dans la montagne, des prés pour l'entretien du hétail ; enfin tout ce qu'il fallait pour le petit ménage champêtre que nous y voulions établir... J'étais transporté, le premier jour que nous y couchâmes. O maman ! dis-je à cette amie, en l'embrassant et l'inondant de larmes d'attendrissement et de joie, ce séjour est celui du bonheur et de l'innocence. Si nous ne les

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trouvons pas ici l'un Mvec l'aulrc, il ne les faut clicrclicr nulle part. »

Rousseau, on le sent, était dans l'enthousiasme généreux de la vingtième année, qui souvent se prolonge et dure longtemps pour les natures harmonieuses. Déjà s'affirmait nettement son goût pour la nature qu'il préférait à la société. Ce qu'il savait des hommes, ce qu'il avait vu du monde, le portait à rechercher la solitude, à vivre avec ses livres, avec les beautés de l'immense univers qui jamais ne font défaut, et surtout avec lui même, avec ses sensations, ses idées, sa conscience, les conceptions de son génie naissant.

La grande supériorité de Rousseau, c'est, (lès le début, de n'avoir attaché qu'un prix tout à fait secondaire aux relations, qu'à de très rares exceptions près, on peut avoir agréablement avec les hommes, d'en avoir percé à jour la fausseté, la fragilité, le but intéressé, la contexture mouvante et décevante ; c'est d'avoir placé en dehors d'eux l'axe de son bonheur; c'est d'avoir jugé à fond leurégoïsme.

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leur ii>n()raiu'c, leur vénalité, leur fourberiu, leur hypoerisie, leur imbécile vanilé, et de n'avoir jamais voulu se placer, en quoi (|ue ce lïil, sous leur atroce dépendance.

Non, certes, qu'il fût insensible à l'amitié, ou inaccessible à la pitié envers ceux qui souffrent, qu'il eût du mépris pour l'humanité ou qu'il se crût supérieur à elle, mais il avait compris ((u'il n'y a rien à attendre pour le jsagc de ral)ime de misère, d'intrigues et souvent de scélératesse où s'agitent les sociétés, et il avait cherché et trouvé ailleurs son point d'appui, son refuge, son abri.

C/est là ce qu'il faut savoir et se dire pour l)ien com|)rendrc les larmes de joie de Jean- Jacques, lorsqu'il s'installa aux Çharmettes avec Madame de Warcns et s'écria : « Ce séjour est celui du bonheur et de l'innocence. Si nous ne les trouvons pas ici l'un avec l'autre, il ne les faut chercher nulle part. »

Rousseau ne fut point déçu, il trouva sur le coteau de CJiambéry ce bonheur innocent ([u'il -iunbitionnait et espérait avec tant d'ardeur.

Bonheur innocent ! Non, peut-être d'après

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les j)réjii<>és el les solles et prélenlieiises convenlions sociales, qui vciilcnl tout marquer à leur estampille, mais d'après la sainte voix de la Nature qui sourit des légalités caduques eu vertu desquelles tant d'infortunés traînent une vie misérable et désenchantée.

L'écrivain des Confessions s'exprime ainsi au début du Livre VI :

(( Ici, commence le court bonheur de ma vie ; ici, viennent les paisibles mais rapides moments qui m'ont donné le droit de dire que j'ai vécu. Moments précieux et si regrettés ! Ah 1 recommencez pour moi votre aimable cours ; coulez plus lentement dans mon souvenir, s'il est possible, que vous ne fîtes réellement dans votre fugitive succession. (Comment ferais-je pour prolonger à mon gré ce récit si touchant et si simple, pour redire toujours les mêmes choses, et n'ennuyer pas plus mes lecteurs en les répétant que je ne m'ennuyais moi-même en les recommençant sans cesse ? Encore si tout cela consistait en faits, en actions, en paroles, je pourrais le décrire

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cl k' ifiulif en (jiicl(|iR' fiiçoii ; mais comniciil (lire ce (jiii n'éliiil ni dil, ni ("ail, ni pensé même, mais senli, sans ([ue Je puisse énoneer d'aulie ()l)jel de mon l)onlieur que ce sentiment même ? »

Ou'ajouler à eetle i)iot"()nde analyse? Elle est si claire, si lumineuse que tout commentaire ne peut que l'affaiblir. Rousseau vient d'écrire le grand mot qui révèle le secret de -son génie : sentir.

(l'est là sa force, sa i)uissance, son originalité. 11 est. dans son siècle, le représentant le plus autorisé du sentiment, comme Voltaire est la })lus haute personnification de l'esprit. Si l'un })lait, et captive l'intelligence, l'autre émeut et conquiert le cœur.

Jean-Jacques énumère ses occupations aux (Hiarmettes, lectures, promenades, soins donnés au jardin, courses à travers les bois, les coteaux, les vallons et il ajoute : « Le bonheur me suivait iiartout: il n'était dans aucune chose assignable, il était tout en moi-même, il ne pouvait me quitter un seul instant. »

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Ames désabusées, cœurs aiides el scepti- (jnes, que rien n'attire, ni ne séduit, et qui promenez partout un prétentieux ennui et une stérile ironie, méditez cette parole, et dites-vous que vous devez vous réformer vous-mêmes, vous assainir, et vous guérir des futiles vanités, pour retrouver la Joie perdue, pour attacher du prix au monde extérieur, pour renaître à la simplicité, au plaisir de vivre, de respirer, d'embrasser du regard l'ensemble harmonieux de la création !

Ah 1 quand un doux sentiment règne en nous ; quand une tendre sympathie, un sincère amour échauffent notre cœur, comme le cadre où nous vivons s'anime et resplendit, comme notre activité se dépense avec allégresse, comme l'air est pur el léger ! (^omme tout chante en notre mémoire et retentit mélodieusement autour de nous !

AiiiU' l'I In r.'ii;ii(i-as ! Fais-ldi llnii- |i(iiii- rcltiro !

iW vers d'Alfred de Musset se réalise alors. On vit dans une éclosion féconde, dans une

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rcnaissaiift' ciilrainanlc, dans une ic-suiieciion l)kMiie (Icspéianccs nouvelles.

Tel était Rousseau aux Cliarnietles. Lensorccllcnicnt dut être tout puissant, puiscpie ticnle iinnées ajirès il éerivait ee cfui suit :

.' llien de tout ee qui niest aiiivé durant celte éi)oque ehéiie, rien de ce que j'ai lait, dit et pensé tout le temps quelle a duré, n'est échappé de ma mémoire. Les temps qui précèdent et qui suivent me reviennent par intervalles. Je me les rappelle inégalement et confusément ; mais je me rappelle celui-là tout entier comme s'il durait encore. Mon imagination, qui, dans ma jeunesse, allait toujours en avant et maintenant rétrograde, compense par ces doux souvenirs l'espoir que j'ai pour jamais perdu. Je ne vois plus rien dans l'avenir qui me tente ; les seuls retours du passé peuvent me flatter; et ces retours si vifs et si vrais dans l'époque dont je parle, me font souvent vivre heureux malgré mes malheurs, -.

On se sent attendri devant ces aveux du grand homme et involontairement on se jap-

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pelle le mol de Chateaubriand ijioclamaiil (I l'inutilité du talent pour le bonheur. »

A l'apogée de sa gloire, à l'heure où il marchait le rival de Voltaire, après le succès sans précédent et peut-être sans égal, depuis, de la Nouvelle Héloïse, après l'éclat du Contrai social et de V Emile, après la foudioyanle réponse à l'Archevêque, Rousseau, i)arvenu sur les cimes étincelantes, com])tait jiour j)eu de chose tout ce fracas de renommée el n'y puisait point l'intime consolation dont avait besoin son cœur aimant.

Pour rafraîchir sa pensée, pour oublier les bassesses et le fiel de l'envie dont on l'avait abreuvé, — car, au fond des persécutions qu'il eut à subir, je découvre surtout les machinations des envieux, des jaloux, des médiocres, — pour trouver de l'attrait encore au sein de riiumanilé, Rousseau retourne la tête en arrière, remonte le cours des années jus([u'au Charmettes lointaines, et s'y arrête avec une volupté iniinie.

'< Je ne vois plus rien dans l'avenir (jui me teille I » (^est le mot fatal (pie tout homme

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