‹ Les Charmettes; Jean-Jacques Rousseau et Madame de WarensChapitre 17 sur 91 · I. K S CH A RM ET TES · texte numérisé non relu

I. K S CH A RM ET TES

Lorsque les deux amis se revirent à Paris, Jean-Jacques, après une pose dans la rne Saint- Honoré , était retourné à son cher vilain hôtel Saint-Quentin. Il y avait retrouvé l’éternel M. de Bonnefond , plus toute la famille des Le Vasseur. Thérèse s’était déjà emparée du cœur, ou plutôt de l’esprit de Rousseau, et madame Le Vasseur du gouvernement de sa bourse et de son ménage.

Jean-Jacques commençait à éprouver, ces misères d’intérieur, qui ont eu plus d’influence sur l’esprit du philosophe qu’on ne paraît le croire. Cromwell n’avouait-il pas qu’il lui serait plus facile de gouverner le monde entier que sa femme et ses filles? Jean— Jacques , le sublime rêveur, n’était pas un Cromwell, et la famille Le Vasseur était bien de force à lutter de sottise et d’aigreur avec milady et ses filles !

Aussi Rousseau, qui toute sa vie regretta le temps heureux où il habitait les Charmettes, parlait souvent à ses amis de madame deWarens, de son jardin, de ses champs, de son colombier et de ses élixirs. Ses amis le raillaient et disaient que madame de Warens était un mythe; mais Rousseau montrait fièrement les lettres qu’il recevait encore d’elle

de temps en temps. Quand il apprit que Carrio devait partir pour Venise , il eut d’abord le désir de l’accompagner jusqu’à Lyon, pour, de là, aller aux Charmettes ou à Chambéry. Mais le temps n’était plus où l’enthousiaste Jean— Jacques pouvait courir les chemins au gré de sa fantaisie; Paris le tenait dans ses serres, — Paris, c’est-à-dire la pauvreté , le travail , Thérèse la gouverneuse , et toute l’avide et insatiable famille Le Vasseur. — Rousseau dut se contenter de prier son fidèle Carrio d’aller porter à « sa chère maman » let souvenirs dont son cœur était plein. M. de Carrio accepta cette mission , autant par amitié pour Rousseau que pour satisfaire la curiosité qu’avaient fait naître les récits de son ami.

La copie des lettres de M. de Carrio est précédée de ces lignes : « Ce manuscrit était dans les papiers « de madame de la Popelinière, recueillis par « l’abbé Soulavie. Ce sont des lettres de Carrio, « ami de Rousseau, écrites en 1746; elles pei— « gnent madame de Warens non comme Rousseau « l’avait aimée, mais comme l’a vue son ami. Aussi « le portrait que le secrétaire d’ambassade trace « dans ses lettres de cette femme, qui entendait « la philosophie d’une façon si bizarre, est-il plus

« sévère que le portrait des Confessions. Le curieux « et l’observateur trouveront dans l’un la femme « jugée, et dans l’autre la femme aimée. »

Pour moi, je trouve que M. de Carrio ne juge que par les yeux de Jean-Jacques.

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