‹ Les Charmettes; Jean-Jacques Rousseau et Madame de WarensChapitre 18 sur 91 · LETTRE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

LETTRE PREMIÈRE

Chambéry, avril 1746.

Eh bien! non, mon cher Altuna, cette maman, dont notre ami Rousseau nous a si souvent entretenus, n’est pas une de ses inventions romanesques comme nous l’avions pensé ; elle existe , elle vit, elle rit, elle parle, elle marche, et elle entasse plus que jamais projets sur projets, élixirs sur opiats, panacées sur onguents , et ses folies sur de sages raisons. C’est vraiment une curiosité qui mérite le voyage de Chambéry. 11 faut vous figurer une petite femme de quarante ans. ; mais «procédons par ordre, et commençons par le commencement, »

comme dit notre vieux Bonnefond, quand il veut nous exposer le sujet d’un de ses innombrables procès.

Je suis arrivé avant-liier, dimanche, sans accidents de voyage. Je suis descendu à Yhôtel de Turin . J’étais fatigué ; je remis ma visite au lendemain. J’ai diné et bu tout seul à votre santé une bouteille d’un vin des Charmettes que je vous recommande quand vous viendrez ici, bien qu’il ne vaille pas nos vins d’Espagne. Puis j’ai dormi grassement, ce qui vous prouve que je suis toujours en bonne santé. On n’est pas servi comme un roi à Y hôtel de Turin; mais les gens y sont doux, polis, prévenants pour plus que votre argent. Ils n’ont pas, comme les hôteliers de France, la brutalité des rustres ou la mielleuse parole des valets, selon le train que vous menez. Ici , que vous ayez une grande suite ou que vous ne soyez accompagné que de votre bâton de voyage , vos hôtes vous accueillent avec la même bonhomie. J’ai vu l’hôtelier de Y hôtel de Turin traiter tout comme moi de pauvres diables qui avaient à peine de quoi souper à la cuisine.

Hier matin, vers dix heures, je m’informai ;i mon hôte de la demeure de madame de Warens.

— Ah! vous allez chez madame de Warens? me dit-il en me regardant d’un certain air.

Et il murmura quelques mots dans son patois.

— J’ai une lettre de Paris pour elle, lui dis-je, voulant le faire jaser.

— Encore quelque aventurier, grommela-t-il entre ses dents.

Cette fois je l’entendis; je me hâtai d’ajouter :

— Une lettre de M. Rousseau.

— Une lettre du petit Jean-Jacques ! s’écria-t-il,

vous le connaissez? vous êtes son ami?

— Oui, je l’ai connu à Venise, il y a trois ans, et je l’ai laissé à Paris, il y a huit jours.

L’honnête figure de mon hôte avait repris son air habituel, qui ne respire que la bienveillance.

— Oh bien! dit-il, vous avez connu le petit Rousseau à Venise! Que faisait-il là? Nous le croyions à Paris?

— Vous vous intéressez donc à M. Rousseau, mon hôte?

— Certainement! un garçon que nous aimions beaucoup ici. Il était quelquefois un peu singulier; mais quand il voulait il savait bien se faire aimer.

Il a donné des leçons de musique à ma fille , qui était plus savante que lui. Mais que faisait-il à Venise?

— Il était secrétaire de l’ambassadeur de France.

— Vraiment? J’ai toujours dit que ce petit-là .

irait loin. Mais que fait-il à Paris? pourquoi n’est- il pas resté à Venise?

— 11 s’est brouillé avec l’ambassadeur, qui a eu tous les torts. M. Rousseau donnait des leçons de musique à Paris, quand je l’ai quitté. Il avait même eu l’honneur d’être admis devant messieurs de l’Académie , auxquels il présenta une nouvelle méthode de musique chiffrée.

— Alors il va dans le grand monde? Il a dû oublier ses amis savoyards?

— Lui? non pas, mon hôte. Rousseau nous a tant parlé de ses amis de Chambéry, qu’il m’a donné l’envie de les venir voir en passant. Mais que disiez-vous donc tout à l’heure entre vos dents : « Encore quelque aventurier? »

— Ma foi , monsieur, en vous entendant parler d’une lettre pour madame de Warens, je vous ai pris pour quelqu’un de ces éternels voyageurs qui remplissent sa maison du matin au soir et du soir au matin.

— Cette dame est donc riche et hospitalière?

— Hospitalière? pour son malheur, oui ; mais pour riche, elle n’est riche que d’une pension du roi, et sa maison est ouverte à tout venant. Elle est connue de tous les chevaliers d’industrie, de tous

les fripons et de tous les gens sans aveu qui courent la France et l’Italie, sans compter là Suisse! Ils s’y donnent rendez-vous ; chaque semaine , chaque jour il en arrive quelques-uns. L’un apporte une recette d’onguent, l’autre apporte une maladie incurable qu’elle se charge de guérir ; celui-ci est un mendiant, celui-là un escroc, et la pauvre chère dame est la dupe de son grand cœur et de son esprit entreprenant. Ah! monsieur, c’est un désordre , un pillage , une dévastation qui nous fait peine à voir; car au fond, malgré ses faiblesses, c’est une âme du bon Dieu que madame de Warens !

— Croyez-vous, mon hôte, qu’il soit déjà jour chez elle?

— Oui-da, monsieur ; madame de Warens se lève tôt et se couche tard. Elle n’a pas trop de toute la journée pour recevoir son monde, veiller à ses alambics, aller voir ses essais de culture , trier ses herbes , préparer son petit concert du soir, gourmander ses amis , et cacher les sottises de ce grand faquin de M. de Courtilles !

— Qu’est-ce que ce monsieur?

— Comment! le petit Rousseau ne vous a pas parlé de M. de Courtilles? V ous le verrez, monsieur, puisque vous allez chez madame de Warens, et je

vous assure que vous aurez sous les yeux le plus sot de tous ceux qui aident la chère dame à se ruiner.

Je vous rapporte cette conversation que j’ai eue avec mon hôte , parce que le discours de ce brave homme est , pour ainsi dire , mon cher Altuua , le motif sur lequel toutes les différentes sociétés de Chambéry exécutent les variations de leur concert de doléances et de reproches. Tout le monde, ici, plaint, blâme et loue madame de Warens, et beaucoup , comme l’hôte de Y hôtel de Turin , se rappellent avec plaisir notre ami Jean-Jacques.

J’avais hâte de voir madame de Warens, et je quittai mon hôte assez brusquement. Je fus bientôt arrivé chez cette dame. Une servante, à l’air affairé, m’introduisit dans une grande pièce située au rez-de-chaussée, où je me trouvai tout de suite en nombreuse et assez mauvaise compagnie. Àh î mon ami , il y a des philosophes qui prétendent qu’un observateur peut connaître nos caractères au seul aspect de nos demeures. Comme ces philosophes seraient ébahis devant la maison de madame de Warens! Je voudrais bien voir l'observateur qui devinerait la beauté et le cœur sensible de cette charmante femme à l’aspect de la maison • qu’elle habite depuis si longtemps. Ce serait de la magie,

car rappelez-vous ce que nous en a dit quelquefois notre ami Jean-Jacques. J’ai reconnu tout de suite le cul-de-sac sans air, le grand mur, la vieille maison noire, pleine de rats et de grillons, aux planches pourries, à la physionomie refrognée.. S’il était vrai que les maisons prissent à la longue la physionomie de leurs habitants , la maison de madame de Warens serait la plus éclairée, la plus propre, la plus avenante, la plus hospitalière, la plus riante de Chambéry, tandis qu’elle n’en est que la plus vieille, la plus maussade, la plus noire, la plus triste. Je croirais plutôt que ce sont les habitants qui, à la longue, prennent la physionomie de leurs maisons, bien que cela ne fût pas vrai non plus pour madame de Warens.

Je vous entends de là, mon cher Altuna, vous dire en me lisant : * Quelle mouche le pique? que de bavardages ! » C’est que j’éloigne, autant qu’il est en moi, le moment de vous parler de madame de Warens. Je sens que les expressions me manqueront souvent, et je tâche de vous préparer, par la peinture fidèle de mes premières impressions à la vue de tout ce qui m’entoure, à la voir avec mes yeux et à la juger avec mon esprit Ainsi il faut que je vous conte encore, dans tous ses détails., la

petite scène dont je fus témoin, avant de vous dire

la réception que m’a faite la bienveillante amie de

notre ami.

La salle basse dans laquelle la servante m’avait fait entrer donne sur l’impasse (Rousseau dit cul-de-sac; M. de Voltaire veut qu’on dise impasse. Je tâche de les contenter tous deux, en écrivant l’un et l’autre). Cette salle basse a pour vis-à-vis ce grand mur dont Rousseau ne nous parle jamais qu’avec colère. Les boiseries sont à moitié pourries, et je ne doute pas qu’on y entende souvent trotter les rats et grincer les grillons. J’y trouvai, ceimne je vous l’ai dit, assez nombreuse compagnie...; j’ai même ajouté assez mauvaise. En effet , il y avait là un cordelier italien , un soldat suisse, un élève apothicaire, et un mendiant de la pire espèce : un frère prêcheur! Pour relever un peu cette société, il y avait encore une jeune femme de Chambéry, qui se cachait dans ses coiffes le plus qu’il lui était possible, un jeune prêtre attaché à l’évêque , et un officier du roi Charles- Emmanuel. Je ne compte pas votre serviteur qui, après avoir salué , se tint coi dans le coin le plus sombre de cette sombre salle. L’ameublement consiste en quelques chaises dépareillées , une vieille

tapisserie où les souris prennent leurs ébats, et deux ou trois meubles dont les marchands du quai à la ferraille ne voudraient pas pour rien. Malgré cela , il y avait je ne sais quel air de distinction répandu sur toute ces pauvretés ; je parle seulement des meubles. Il nous venait de temps en temps, comme par bouffée, des odeurs d’herbes et de pharmacie.

J’étais là depuis dix minutes, me demandant si je ne rêvais pas , si je n’étais pas transporté dans l’antichambre d’un empirique du moyen âge, quand tout.à coup la porte s’ouvrit, et madame de Warens entra.

Tout le monde s’était levé pour la saluer , elle nous fit signe de nous rasseoir en nous disant d’une voix délicieuse : « Bonjour, messieurs. » Puis elle s’avança vers la jeune femme, qui avait soulevé légèrement sa coiffe , lui prit la main et l’entraîna vers la fenêtre du fond en s’écriant : a Vous ici, ma chère enfant ! »

Mon cher Àltuna, vous savez combien peu je suis enthousiaste, malgré le sang espagnol qui court dans mes veines; mais je vous avoue que ce peu de mots prononcés par madame de Warens m’avait gagné à elle: je sentais déjà que je l’aimais

d’un certain amour qui n’était ni une passion ni un caprice. Je comprends bien maintenant les regrets de notre pauvre ami. J’avoue que je m’étais attendu à trouver une tout autre femme, tant nous étions prévenus contre l’esprit romanesque de notre Genevois.

Mes yeux ne quittèrent plus madame de Warens. Elle s’était appuyée contre la fenêtre, et elle écoutait les confidences que lui faisait à voix basse la jeune femme aux grandes coiffes. Si vous aviez vu avec quel cliarmant sourire, avec quels regards empreints de sensibilité elle écoutait ! Je vis meme, à un certain moment , une larme briller dans ses yeux bleus, les plus doux, les plus adorables yeux bleus que j’aie jamais vus pleurer ! Tous allez dire que je suis déjà ensorcelé par cette beauté de quarante printemps; mais, mon cher Altuna, si vous voyiez comme moi ce teint encore éblouissant , ce sourire angélique, cette chevelure cendrée que les malheurs n’ont pas blanchie, et cette grâce, ce doux abandon , cette coquetterie d’instinct , et surtout les regards de ces yeux bleus, vous seriez, tout sage que vous ôtes, plus ensorcelé que moi, précisément parce que vous n’êtes pas , comme moi, aguerri contre la puissance de la beauté. F.l’e

tenait les mains de son interlocutrice , elle les serrait avec une chaleur toute maternelle, en donnant vivement, et à voix basse, les avis et les consolations demandés à son cœur charitable.

Elle accorda ainsi successivement audience à tous les autres solliciteurs. Elle eut pour tous la même attention , le même sourire, les mêmes regards de compassion, d’attendrissement, de bienveillance. Le cordelier venait quêter pour réparer son couvent, ruiné, disait-il, par un incendie; elle donna quelques pièces de monnaie qu’elle prit sans compter dans sa bourse, espèce d’aumônière pendue à son côté. Le soldat suisse venait lui offrir ses services comme jardinier et comme herboriste; elle lui dit de rejoindre le cordelier, qu’elle avait envoyé déjeuner à l’office.

Il en fut de même pour l’élève apothicaire, qui venait se recommander à elle pour trouver une place , et du frère prêcheur qui venait tendre sa besace. Et toujours elle trouva une bonne parole, un encouragement, un conseil. Le jeune prêtre attaché à l’évêque et l’officier piémontais demandèrent plus de temps à expédier; le premier remplissait un message de Monseigneur qui recomdait à « sa chère fille » une nouvelle catéchumène ;

le second apportait des nouvelles des amis que madame de Warens avait su se faire dans son court passage à la cour de Turin. Elle les retint gracieusement tous deux à déjeuner avec elle. Puis elle vint à moi,.

— Que désirez-vous, monsieur? me demandat-elle de cette voix charmante qui gagne les cœurs.

— Je désirais, madame, vous remettre cette lettre pour avoir quelques droits à votre bienveillance; mais je viens de m’apercevoir quelle est inutile, puisqu’il suffit de s’adresser à votre cœur pour être bien reçu.

Elle me regarda en souriant , prit la lettre de notre ami, la parcourut vivement et s’écria :

— Quoi, monsieur! vous êtes M. de Carrio, ce brave ami de Venise, dont Petit m’a mandé tant de bien! Vous êtes ici chez vous, et je vous prie de me regarder comme votre amie.

Vous savez déjà, mon cher Altuna, que Petit est le petit nom de notre ami Jean-Jacques.

Elle nous pria tout aussitôt de passer au salon, « où nous serions mieux, dit-elle à l’envoyé de Turin et à moi , pour parler des chers absents. » Elle s’informa de l’hôtellerie où j’avais descendu, et , malgré mes résistances , elle donna l’ordre

d’y aller chercher mes effets. En même temps, elle dit à Merceret, la servante fribourgeoise dont Rousseau nous a parlé , et qui est revenue chez sa première maîtresse, de me préparer la chambre de Petit.

— Vous logerez dans la chambre de votre ami, me dit-elle; c’est ce que j’ai de mieux à vous offrir. Vous n’y regretterez pas, j’espère, le bruyant hôtel de Turin.

Tout cela se fit si rapidemeut, d’une façon si àimable, si empressée, si cordiale, que je n’eus qu’à donner les mains à tous ces arrangements.

Xe déjeuner fut gai. Je fus d’abord étrangement surpris de la répugnance qui s’empara de notre hôtesse à la première odeur des mets servis sur la table. Ce que nous avions regardé comme un conte de Rousseau est l’exacte vérité; cette charmante femme ne peut supporter cette odeur de cuisine;

comme si elle était d’une essence plus relevée que celle de notre pauvre humanité. Ce n’est qu’au bout d’une demi-heure que sa répugnance instinctive se trouve vaincue. Rendant cette défaillance d’une nature nerveuse à l’excès, madame de*Wafens s’encourage à l’appétit en causant. Son esprit

est fin et délicat; mais.... Je vous parlerai de tout cela dans mes prochaines lettres. Celle-ci est déjà bien longue. Qu'il me suffise de vous dire que mon premier déjeuner chez cette femme extraordinaire m’a laissé des souvenirs durables. J’ajouterai que je suis allé, dans la même journée, rendre quelques visites, et que j’ai recueilli sur madame de Warens

des renseignements dont la moitié au moins m’est suspecte. J’éclaircirai tout cela, et vous ferai part de mes impressions , puisque vous tenez à la connaître; mais ne communiquez pas, pour le présent, cette lettre à notre ami , non plus que celles que j’ai rintention de vous écrire prochainement. Sa,

susceptibilité est à ménager, et bien que j’admiïe autant que lui madame de Warens, il se peut que je porte sur la petite maman des jugements qui blesseraient ses sentiments. Je lui écrirai à lui; mais d’une autre encre et d’une autre plume , ou plutôt je ne lui écrirai qu’en poste, tandis qu’à vous, mon cher Àltuna, je vous fais part de Ta meilleure moitié de mon cœur.

N’oubliez pas de dire à Bonnefond que je vais intriguer pour lui auprès de son procureur correspondant; embrassez nos amis, et donnez pour moi

à la tante Thérèse un gros baiser sur les deux

joues, si Diderot et Rousseau ne s’y opposent pas.

Je n’ai pas encore vu M. de Courtilles !

De Carrio.

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