‹ Les Charmettes; Jean-Jacques Rousseau et Madame de WarensChapitre 19 sur 91 · LETTRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE DEUXIÈME

Chambéry, avril 1746.

Vous me manderez, j’en suis sûr, mon cher ami, que cette phrase finale de ma lettre : « Je n’ai pas encore vu M. de Courtilles ! » vous a étonné et affligé. Vous avez dû voir là un commencement de mauvaise humeur, peut-être même de jalousie, contre un homme que je ne connais pas, et avec qui je n’ai rien à partager ou à disputer. Je crains, mon cher Altuna, que vous n’ayez vu juste et que vous n’ayez deviné plus que je n’ai dit. Vous avez, j’en suis sûr, mis le doigt sur une vérité, à savoir : que je suis épris de madame de Warens. Épris n’est pas le mot , elle me trouble , son image me tourmente, son souvenir me suit; je vois partout son sourire terrestre dans ses yeux divins , mais je la juge avec sang-froid. Pour vous le prouver, je vais

essayer de vous faire son portrait de pied en cap, et de vous dire d’elle tout ce que j’en ai appris, vu ou deviné.

Madame de Warens est née avec le siècle, mais elle n’a pas vieilli si vite que le siècle... Voilà que je madrigalise; ce n’est pas le moment avec vous, mais songez que je suis de la patrie des romanceros , et que j’ai vécu longtemps à Venise, plus longtemps que vous ! Louise-Éléonore épousa fort jeune M. de Warens, de la maison de Loys, fils aîné de M. de Villardin, de Lausanne. M. de Warens était de beaucoup plus âgé que sa femme; c’était un homme froid , dont le cœur ni l’esprit n’entendaient rien aux délicatesses plus que féminines de la belle Louise. Ce fut un triste mariage , qui n’eut d’autre bonheur , pour notre héroïne, que celui de ne pas lui laisser d’enfants. Quand je dis que ce fut un bonheur, je dis à votre sens une sottise : il est probable que des enfants auraient lié madame de Warens à ses devoirs et lui auraient épargné la vie un peu aventureuse qu’elle s’est faite; mais songez donc qu’il lui aurait fallu vivre toujours aux côtés d’un homme haï, et que cette vie dont on lui fait reproche est le résultat de son caractère, et qu’elle lui est nécessaire.

Un beau jour que le roi Yictor-Amédée était à Évian , voilà madame de Warens qui quitte sa maison , sa famille , son mari détesté ; qui traverse le lac, et qui vient se jeter aux pieds du roi en le suppliant de lui accorder sa protection. Qui fut surpris? Ce fut d’abord M. de Warens, mais bien encore plus Yictor-Amédée, quand il vit cette jeune femme si belle et si humiliée devant lui. Le roi la reçut avec bonté, déclara qu’il la protégerait, et du même coup, pour être agréable à Dieu, au pape et à madame de Warens , résolut d’en faire une catholique. C’était une des manies de ce prince que vouloir, comme Louis XIV, gagner des âmes à Dieu ; mais il s’y prenait plus doucement que l’amant de madame de Maintenon. Entre nous autres, Espagnols et philosophes , nous pouvons nous dire ces choses-là. Voilà donc madame de Warens fêtée à la cour de Turin ; mais voilà aussi que tout le monde tombe d’accord que le roi en est amoureux, et que la conversion de la belle Suissesse est le moindre de ses soucis. Pour sauver sa réputation, ou peut-être la vertu de la néophyte , le roi démentit tous les bruits en envoyant Louise à Annecy. Ce fut un voyage triomphal : la future petite maman de notre ami fut escortée par un détache-

ment des gardes du roi, et fit son entrée à Annecy, où elle fut mise sous la direction et la surveillance spéciale de Gabriel de Bernex, évêque titulaire de Genève. Quelque temps après, madame de Warens prononça son abjuration au couvent de la Visitation. Elle avait alors vingt- deux ans. Victor- Àmédée ne fit pas les choses à demi ; il assura à la nouvelle convertie une pension de quinze cents livres du Piémont, ou deux mille francs à peu près, ce qui était une prodigalité dont ce bon prince ne donna pas souvent le spectacle.

A partir de ce moment, l'existence de madame de Warens paraît fixée, et cependant rien de si difficile à raconter épie cette vie si simple en soi, et qui paraît devoir être désormais si peu fertile en grands changements ou en aventures.

Que faire, quand on a vingt-deux ans, qu’on est délivrée de son mari , qu’on est belle , vive , gaie, spirituelle, qu’on vient de se faire catholique d’assez bonne foi, et qu’on possède une rente honnête et la protection d’un roi et d’un évêque? Voilà ce que se demanda sans doute madame de Warens , et une sage réponse était difficile à se faire , surtout quand on a l’esprit aventureux de Louise-Eléonore.

Notez bien, en passant, mon cher Altuna, que je tiens de madame de Warens elle-même beaucoup des choses qui vont suivre.

— Eh quoi! me direz-vous, vous en êtes déjà aux confidences ?

— Pas tout à fait , mon ami ; mais madame de Warens est expansive : quand quelqu’un lui est sympathique, elle ne sait rien lui cacher, ou presque rien, si on l’interroge adroitement et en montrant que la curiosité vous guide moins que le sentiment. Pour peu que ce quelqu’un ait de connaissance du monde et des femmes , il devinera le reste, surtout si tout le monde lui vient en aide. Or, à Chambéry, tous ceux que j’ai interrogés sur madame de Warens m’en ont dit, en bien et en mal, dix fois plus qu’il n’était nécessaire; d’un autre côté , je me pique de m’y connaître. J’ai le bonheur d'être sympathique à cette femme excellente dont j’ai déjà reçu quelques confidences; je crois donc pouvoir reconstruire le roman de madame de Warens, à quelques erreurs près. Soyez certain que je réparerai ces erreurs à mesure que je découvrirai les vérités qu’elles remplacent.

A cette demande : que faire ? madame de Warens se répondit : Eh bien ! je serai le refuge des nial-

HUIT JOURS CHEZ M« DE WAREIfS.

ICS

heureux, le médecin des pauvres, la consolatrice des affligés, et la meilleure herboriste d’Annecy. Je ne plaisante pas , mon ami, madame de Warens fut tout cela. Elle obéit ainsi à son cœur, à son esprit, et aux exhortations de l’évêque et des pures catholiques du diocèse. Je m’entends-, mais, comme il est certain que vous ne m’entendez pas, je vais m’expliquer tout au long.

Madame de Warens a perdu sa mère dès sa naissance ; c’est de ce premier malheur que viennent tous ceux qui devaient plus tard atteindre cette personne si digne d’être heureuse. Livrée dès l’enfance à la direction d’un père fantasque qui passait ses nuits à la recherche des secrets de l’alchimie, et ses journées à prendre des leçons de tous les médecins empiriques qui se présentaient chez lui , la jeune Louise eut une éducation des plus singulières. Les premières instructions qu’elle reçut lui furent données par sa gouvernante, « une bonne femme, dit-elle, qui faisait toutes mes volontés, qui me gâtait un peu, et qui m’apprit à faire la révérence et à lire couramment. » Son père la laissait entièrement libre, et ne prenait d’elle d’autre soin que de l’initier à la science des simples et à la confection des onguents. Les premières im-

pressions, comme vous savez, au lieu de s’effacer avec le temps, deviennent des penchants, quelquefois des passions. Aussi madame de Warens , lorsqu’elle se vit libre, maîtresse d’elle-même, et placée devant la terrible question : que faire ? madame de Warens entendit dans son cœur se réveiller la passion paternelle de l’empirisme. Son cœur, qui est plein de charité, laissa cette passion se développer, s’agrandir et envahir tout son être. Fabriquer des baumes , piler des drogues , inventer des opiats, n’était-ce pas faire œuvre de charité chrétienne, puisque c’était aux pauvres et aux infirmes qu’étaient gratuitement destinés les travaux pharmaceutiques de la nouvelle convertie?

Est-il nécessaire d’ajouter que le bon M. de Bernex et les saintes femmes qui s’intéressaient à madame de Warens, ne firent que la fortifier dans cette résolution?

Notre héroïne était, à ce moment, installée dans la maison du fameux passage où, pour la première fois, la rencontra notre ami Jean-Jacques, lorsqu’il vint chez elle à la suite de son escapade de chez son patron , M. Ducommun , le graveur horloger. Cette maison était gaie , riante , éclairée par le soleil et embaumée par les fleurs des jardins

avoisinants. « Pourquoi madame de Warens a-t-elLe quitté cette maison ? » fut l’une de mes premières questions en sortant de me mouiller les pieds dans le ruisseau du passage. On me l’a expliqué; c’est une des nombreuses anecdotes qui prouvent l’esprit apte aux affaires de cette femme si aimable. Je vais vous dire tout de suite cette grande affaire.

Je vous ai laissé entendre que lors de son séjour à la cour de Turin , madame de Warens avait été légèrement calomniée, ainsi que le roi. Comme vous devez l’imaginer, le roi, c’est-à-dire madame de Warens, eut de zélés défenseurs; mais les attaques furent ; vives , puisque le roi crut devoir éloigner sa protégée. Parmi les jaloux de la faveur delà jeune Yaudoise, on distingua au premier rang M. le comte de Saint-Laurent, intendant général, qui avait peut-être bien lancé à la belle des œillades inutiles. Toujours est-il qu’elle fut obligée à la fin de compter avec lui, et voici comment.

Au bout d’un an ou deux de pratiques dévotes, de fabrications charitables d’onguent et de tisanes pour les pauvres , madame de Warens sentit que son cœur n’était point rempli par tout cela. En ce temps-là, il y avait un M. deTavel, gentilhomme, philosophe, de bonne figure, sans emploi, qui pas-

sait son temps à lui faire la cour et à lui donner des leçons de philosophie. L’élève du philosophe devint sa maîtresse , ce qui scandalisa quelques bonnes âmes. Je vous reparlerai bientôt de l’influence que ce M. de Tavel a eue sur toute la vie de la jolie madame de Warens.

Cette aventure fit du bruit; mais ce qui mit le comble au scandale, c’est qu’au bout d’un certain nombre de mois, il fut constaté que madame de Warens avait donné un successeur à M. de Tavel, et quel successeur! Jugez de l’explosion qui eut lieu dans la coterie catholique d’Annecy, quand on apprit que son nouvel amant était un jeune ministre, M. Perret!

Les choses , plus tard , allèrent encore en empirant, car madame de Warens se donna successivement plusieurs autres maîtres. M. le comte de Saint-Laurent ne voyait pas tout cela d’un bon œil; aussi lorsque Victor-Amédée addiqua en faveur de son fils Charles-Emmanuel , le comte se hâta-t-il de profiter de son influence à la nouvelle cour pour desservir madame de Warens et obtenir la suppression de sa rente. Celle-ci l’apprit, et elle • résolut de dompter son ennemi. Savez-vous comment? C’est là qu’éclate la rare intelligence aux

affaires de cette femme, qui aurait fait de grandes choses dans un autre siècle ou dans un autre pays. Elle alla loger chez le comte de Saint-Laurent! c’est-à-dire qu’elle quitta Annecy pour venir louer à Chambéry cette affreuse maison dont je vous parle dans ma première lettre, laquelle maison appartient au comte et n’avait pu être louée depuis dix ans. Vous comprenez que le comte fut doublement enchanté ; il espéra avec le temps gagner les bonnes grâce de sa locataire, et il avait sa maison louée à un bon prix! En conséquence, il fut le premier à veiller sur le maintien de la pension de madame de Warens, car la pension supprimée c’était la viduité de son immeuble. Et voilà pourquoi madame de Warens habite une maison si peu en harmonie avec sa beauté et son caractère.

Ce M. de Tavel, que je vous ai nommé un peu plus haut, eut une influence immense sur sa maîtresse. Quelques-uns prétendent que cette influence remonte au temps où madame de Warens habitait encore avec son mari. Je n’ai pu éclaircir ce fait jusqu’à présent; mais il est certain que c’est à lui qu’elle doit la plus grande partie de son imprévoyance , de sa facilité , ou plutôt de son manque

de sens en amour, et ce caractère faussement philo

losophique qui la met à chaque moment en contradiction avec ses croyances religieuses.

Ce M. de Tavel était un homme de bonne compagnie, disert, aimable, éloquent quelquefois. Il eut un assez long commerce d’amitié avec madame de Warens, puis il finit par lui persuader que le meilleur moyen de conserver ses amis était de se donner. Il lui prouva, je ne sais comment, que le commerce des sens' était la chose du monde la plus indifférente aux yeux de la raison et de la religion, mais que c’était tout pour la plupart des hommes. Bref, il endoctrina si bien son élève, que non-seulement elle se donna à lui sans croire outrager son mari, qu’elle se livra à beaucoup d’autres sans croire que lui-méme, de Tavel, pût le moindrement s’en préoccuper. Le sophiste fut puni par où il avait péché.

Maintenant voici le portrait de madame de Warens, que je vous ai promis, et que je vous entends me réclamer avec impatience; mais je sens que mes crayons sont brisés.

Avec ses quarante-cinq ans, car elle a quarantecinq ans bien sonnés, madame de Warens ne paraît pas en avoir plus de trente-cinq. C’est un beau fruit à peine mûr. Elle est petite , un peu grasse,

HUIT JOURS CHEZ M ms DE WARENS. 171

mais cet embonpoint ne nuit pas à sa vivacité. Figurez-vous une mignonne tête de séraphin, avec des yeux bleus dont le regard est d’une douceur à désarmer un Attila, avec des cheveux cendrés qu’elle porte négligemment déroulés sur le cou , ce qui lui donne un air des plus piquants. Ajoutez à cela une bouche entr’ ouverte, un nez qui bat des ailes comme s’il n’avait que quinze ans, un sein admirable, dont on peut deviner la beauté malgré le fichu qu’elle portoconstannnent, mais qu’elle oublie souvent de fermer, et des bras ronds et blancs qui ont des fossettes comme ceux de mademoiselle Thérèse. Madame de Warens a des mains comme une reine de France qui aurait de belles mains; son teint est blanc sans artifice, ses yeux brillent de gaieté et de malice comme les yeux d’une élève de Saint-Cyr, et sa petite personne, replète et blanche, trotte menu à travers ses appartements en accompagnant chacun de ses petits pas d’un joli mot ou d’un rire joyeux.

Malgré les inquiétudes de sa position, ses tracas domestiques, ses terreurs du lendemain, je n’ai jamais vu personne d’une humeur aussi constamment gaie. Quelquefois elle se souvient qu’elle a été protestante et qu’elle est devenue catholique; alors

elle fait de sérieux petits discours remplis d’onction et de morale sévère. Mais çà et là un mot plaisant se présente à sa bouche , et elle n’a pas le courage de le chasser. Souvent elle s’arrête court pour rêver à quelque idée qui lui passe par la tête ; c’est le moment que choisissait ce sournois de Jean- Jacques pour lui baiser les mains, et je vous avoue que j’ai déjà été sournois de cette façon. C’est la femme la plus charmante et la plus incompréhensible que j’aie encore vue , bien qu’il ne manque pas à Madrid, à Venise, à Paris, de femmes charmantes et bizarres.

J’ai vu M. de Courtilles ; il est revenu hier d’uu petit voyage à Genève ou à Annecy. Je veux attendre à demain pour vous en parler. Nous avons projeté une partie aux Charmettes, madame de Warens et moi ; elle veut me montrer les améliorations et les agrandissements qui s’y sont faits depuis le départ de Petit. Je vous raconterai bientôt mes impressions, et je vous parlerai de M. de Courtilles. Je ne sais si vous vous amuserez de mes lettres; moi je m’amuse beaucoup à les écrire, et je suis surtout rassuré sur leur conséquence, car je connais votre discrétion. Mais je crains que vous ne me trouviez diffus; je ne sais si je me sers bien

de cette belle langue française que je veux toujours écrire et parler depuis que j’ai lu M. de Voltaire et les tragédies de Corneille et de Racine. Ne vous moquez pas de moi, mon cher compatriote, car vous-même avez la passion du français.

Embrassez tous nos amis; pas un mot à Jean- Jacques, et laissez-moi aller me coucher pour rêver à mon aise aux étrangetés de cette femme étrange dont je suis l'hôte et peut-être l'amoureux.

De Carrio.

Page 1