‹ Les Charmettes; Jean-Jacques Rousseau et Madame de WarensChapitre 2 sur 91 · LES · texte numérisé non relu

LES

GHARMETTES

PÈLERINAGE

Les Cliarmettes, 15 janvier.

À Venise, j’avais entrevu Jean-Jacques dans la gondole de la Padoana; je voulus le voir aux Cliarmettes.

Il neigeait à Venise, il neigeait à Milan, il neigeait à Turin. Le mont Cenis était une avalanche. Je le traversai en traîneau avec des bottes de sept lieues, mais je faillis y rester. Un ambassadeur, surpris par la tourmente, y avait été emprisonné deux jours et deux nuits entre quatre murailles de neige. Ce ne fut donc pas dans le beau triomphe du mois de mai* chanté par madame de Sévigné, que j’arrivai aux Charmettes. Mais les Cliarmettes ont leur beauté les jours d’hiver comme les jours

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de printemps ; on y cueille le perce-neige avant la per venclie.

Les Charmettes ont été le Paradis retrouvé, le Paradis reperdu de Jean-Jacques : « Depuis que je me suis, malgré moi, jeté dans le monde, je n’ai pas cessé de regretter mes chères Charmettes. » Un autre Jean- Jacques en jupons, George Sand, pour appeler le génie par son nom, s’est écriée, dans un jour de poésie : « Qui de nous n’a pas vécu en imagination aux Charmettes les plus beaux jours de sa jeunesse? »

Oui, tout le monde a ses Charmettes imaginaires; mais je voulais voir les vraies Charmettes.

Pour mon pèlerinage je songeai à emporter les Confessions.

Je courus les librairies de Chambéry. Je trouvai les livres les plus rares, même les Confessions de saint Augustin, mais pointcelles du philosophedeGenève. Je lis jouer le télégraphe pour Paris : Eîivoyezmoi le tome / des Confessions annotées par Corrancez.

C’était la première fois, j’imagine, qu’on deman-

dait par l’électricité un livre écrit il y a cent ans *.

* Ce fat en 1762 que Jean-Jacques commença les Confessions.

« Lorsqu'il entreprit ses Confessions , celle œuvre unique parmi les hommes, dont il a profané la lecture en la prodiguant aux oreilles les moins faites pour l'entendre, il avoii déjà passé

PELERINAGE

Le lendemain, vers midi, je recevais le précieux volume.

J’ai beaucoup connu madame de Corrancez, la belle-fille de Corrancez , l’un des derniers amis de Rousseau. Elle habitait un petit château à Asnières où j’allais souvent , beaucoup pour elle-même et un peu pour sa bibliothèque, une des plus curieuses que j’aie feuilletées. Madame de Corrancez était une femme du meilleur monde et du meilleur esprit. Elle savait tout le xvm c siècle par son beaupère, et elle était le commentaire vivant de sa bibliothèque sur toutes les questions de sentiment et aussi de littérature. Il semblait qu’elle eût vécu en familiarité plus ou moins intime avec madame d’Epinay, mademoiselle de l’Espinasse, madame d’Houdetot, la reine Marie-Antoinette, la duchesse de Polignac, mesdames Tallien et Récamier, ces déesses du Directoire, la Guimard et la Clairon, ces princesses de comédie. Un jour,, elle me donna la première édition des Confessions, toute barbouillée de notes de Corrancez :

la maturité de l’àgc, et ignoroit encore l'adversité. Il a dignement exécuté ce projet jusqu’au temps des malheurs de sa vie, dès lors il s’est vu forcé d’y renoncer. Accoutumé à ses douces rêveries, il ne trouva ni courage ni force pour soutenir la méditation de tant d’horreurs ! » Rousseau juge de J ean-J acfties.

LES C1IAK METTES.

— M. de Corrancez, me dit-elle en ouvrant le volume n’a pas contredit Rousseau : il a mis des points sur les i comme tous les annotateurs. Toutefois, vous trouverez peut-être quelques pages à recueillir.

C’était le premier volume de cette édition que j’avais demandée à Paris.

— C’est cela , me dis-je en le rouvrant, je tiens déjà Jean -Jacques par la main.

Les Charmettes sont à la porte de Chambéry.

L’hôtelier me dit d’un air joyeux que le soleil serait du pèlerinage.

Un phaéton invraisemblable m’attendait à la porte.

— Je croyais qu’il n’y avait qu’un pas, dis-je à l’hôtelier , qui m’avait montré la colline pardessus les toits.

— Oh ! monsieur, on n’y va jamais à pied. D’ailleurs, ce cheval, que vous voyez là, connaît la maison. 11 vous y conduira tout droit; il y va tous les jours de sa vie : il mourra de chagrin le jour où il n’ira plus.

Je me résignai à monter dans le phaéton, qui suivit une de ces belles avenues de platanes qui décorent Chambéry. O 11 se trouva bientôt dans la

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rue du Bocage. Dès le début , tout est poétique. Yoici un ruisseau qui gazouille dans la neige et les glaçons : ce ruisseau s’appelle YAlbane. Combien de fois Jean-Jacques s’est couclié dans l’herbe pour boire l’eau à la source! L’Àlbane n’est pas précisément le ruisseau bien appris qui murmure joliment le glouglou de madame Deshoulières ; c’est tour à tour un gamin de torrent qui jaillit sur les rochers, et une fontaine paresseuse qui roule son flot voluptueux sur un lit de fleurs.

Le cheval n’avait pas fait cent pas, que l’automédon me dit que les jours de neige , de givre , de gelée et de verglas, les jours de pluie et de brouillard, Phébus n’allait pas plus loin n’aimant pas la montagne.

Je montai donc seul, déjà tout au souvenir de madame de Warens. Je ne pouvais pas attendre comme elle que les neiges fussent fondues. « A peine les neiges commençaient à fondre, que nous quittâmes notre cachot de Chambéry , et nous fûmes assez tôt aux Charrnettes pour y avoir les prémices du rossignol. »

Pour moi, je n’eus pas les prémices du rossignol. Une belle volée de corbeaux battait des ailes sur la colline. Le chemin, si touffu l’été, n'était décoré

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que (le troncs gigantesques de marronniers, qui presque tous ont vu souvent passer Jean -Jacques. Au bout de dix minutes, me croyant bien loin encore de la maison de madame de Warens, les yeux égarés sur quelques villas, je pensai à cette retraite idéale que rêvait plus tard Rousseau. « Je n’irais pas me bâtir une ville en campagne et mettre au fond d’une province les Tuileries devant mon appartement. Sur le penchant de quelque agréable colline bien ombragée, j’aurais une petite maison rustique, une maison blanche aux contrevents verts. »

Cette rustique retraite que peignait Jean-Jacques il y a un siècle, je la voyais m’apparaître en pierre et en ardoise au milieu des vignes et des vergers, sous les grands arbres tapissés de glycines et d’églantiers.

Dans son rêve, Rousseau n’avait fait que se souvenir. La maison blanche aux contrevents verts, il l’avait habitée; c’était celle que je voyais depuis un instant. « Là , à mi-côte , sont quelques maisons éparses, fort agréables pour quiconque aime un asile un peu sauvage et retiré. »

C’était en 1736. Depuis si longtemps, la maison est restée là toute souriante encore , même par

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l’hiver, comme si elle attendait aux neiges fondantes ses bienheureux hôtes. « Au-devant, un jardin en terrasse ; une vigne au-dessus, un verger au-dessous ; vis-à-vis, un petit bois de châtaigniers ; plus haut, dans la montagne, des prés pour l’entretien du bétail ; enfin tout ce qu’il fallait pour le petit ménage champêtre. » Sans oublier la poétique fontaine. Oui, tout est là, qui les attend encore. Mais nous n'irons plus au bois , les lauriers sont coupés. L’an passé, une hache sacrilège a détruit le bois de châtaigniers.

Quand ils y vinrent la première fois, l’écolier de Genève et la belle aventureuse de Yevay, ils étaient maîtres du monde. Jean-Jacques embrassait madame de Warens « en l’inondant de larmes d’attendrissement et de joie.» — « Ce séjour est celui du bonheur et de l’innocence. » — A quoi bon souligner ce dernier mot? Passons vite. « Si nous ne les trouvons pas ici, continue Jean-Jacques, il ne faut les chercher nulle part :

Hoc erat in votis : modus agri non ita magnus, Hortns ubi, cl tecto vicinus jugis aquæ fans,

Et paulum sylvæ super his foret. . .

Cependant, je m’étais arrêté sans bien savoir si

je ne me trompais pas. Une vieille fermière, presque centenaire, — car tout se conserve aux Charmettes, — vint à moi et me demanda si je voulais entrer. C’était la jardinièue des Charmettes, non pas tout à fait la femme de Claude Anet, mais peu s’en faut. Elle garde religieusement le costume traditionnel. J’étais tout au siècle passé et la bonne femme ne me ramena pas au siècle présent.

J’étais déjà sur la terrasse. Je franchis le seuil de la porte avecémotion. C’est le môme seuil, c’est la même porte. Yoilà le vestibule. Voilà l’escalier de pierre. Mais je ne monte pas encore, parce que la jardinière m’appelle dans la salle à manger.

C’est une pièce assez haute qui s’ouvre sur la terrasse par deux fenêtres. Les murs sont recouverts d'anciennes fresques représentant des colonnes carrées d'ordre savoisien. Les solives du plafond sont peintes en gris; les dalles ne sont plus celles qui gardaient un instant l’empreinte humide du petit pied de madame de Warens, quand elle rentrait du jardin toute brûlée par le soleil.

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