LETTRE CINQUIÈME
Si vous voulez, mon cher Altuna, connaître son orthographe , lisez ce petit billet que Merceret me remit ce matin, à mon réveil.
« Il vous est bien aizé (le badiner, mon cher « Baron parce (pie Dieu mercy il ne vous manque « de rien. Pour moi je ne dézire que d’être déba- « rassée de toutes sorte d’affaire pour emploier « uniquement le peu de temps quy me reste à « vivre à louvrage de mon salut. Soyez en je vous « prie bien persuadé , et je vous demende avec « une part dans vos bonnes prières pour que Dieu. « veullies macorder la grâce de persévérer dans « les bonnes résolutions que j’ay prises Je vous « prie de me garder un bon souvenir. Je dézire « ardentment de pouvoir mériter votre amitié que oje cultiveray toute ma vie, vous prient de vou- « loir conter sur moy dans tout ce quy sera en « mon pouvoir. Prenez l’esprit et laissez la « femme.
« Je vous attens aux Charmettes , venez avec « Merceret. Je prie Dieu pour votre guérison, si « votre maladie d’hier nétoit pas finte
« La Barone de Warens de la T our. »
Le cachet armorié de la famille de la Tour de Peilz revêtait l’enveloppe de ce billet. C’est, comme je l’ai appris depuis, le cachet des lettres sérieuses :
d’azur à la tour d’or, accompagnée de trois étoiles à cinq rais du même.
Je me hâtai de suivre Merceret. Je voulus faire causer un peu la bonne servante ; mais elle se tenait sur ses gardes, et je n’en tirai que quelques courtes réponses. Je trouvai Louise sur la terrasse. Je ne vous referai pas, mon ami, la description des Charmettes; je pense que vous les connaissez maintenant presque aussi bien que moi. Mais je voudrais vous dire tout ce que j’ai éprouvé dans cette journée. Nous avons parcouru ensemble la vigne en fleur, nous nous sommes arrêtés à la petite fontaine du verger. Nous avions cueilli des fraises en jouant comme deux écoliers, et nous les avons mangées au bord delà fontaine. Mais dans nos jeux, pendant le goûter et pendant le déjeuner, Merceret, comme une sage confidente, ne nous a pas quittés d’une seconde. Nous avons eu la plus belle journée de mai qui se pût voir. Jamais Louise ne m’avait paru aussi adorable. Elle était vêtue d’une robe de mousseline blanche à raies lilas, un peu décolletée ; ses beaux cheveux cendrés n’avaient pour coiffure qu’une petite fontange. Elle se garantissait du soleil avec un parasol d’étoffe de Perse, qui envoyait sur sa figure de
jolis petits tons roses s’alliant à ravir avec son teint blanc et ses yeux bleus pleins de flamme. J’étais dans le ravissement. Jamais je ne l’avais vue si gaie, si folle, si rieuse, si enfant. Nous dîmes et nous fîmes mille folies innocentes; mais je n’osai pas reparler d’amour. La présence de Merceret, qui riait et qui jasait à belles dents, m’importunait et me retirait tonte audace. D’ailleurs je sentis que si je reprenais ma conversation de la nuit précédente , toute cette belle gaieté , cet abandon , ces rires, ces mutineries, tout cela serait perdu pour moi. Je remis la poursuite amoureuse au soir, et je me contentai d’être heureux comme un écolier en vacances pendant toute la journée.
Mais aussitôt que nous fûmes rentrés à Chambéry, madame de Warens se renferma dans son laboratoire avec une provision d’herbes que nous avions cueillies ensemble. Je lui fis demander un entretien, elle refusa; je lui écrivis une lettre des plus éloquentes, et j’allai moi-même la glisser sous la porte du laboratoire.
Deux heures après , Merceret est entrée dans ma chambre, m’a fait une profonde révérence , et m’a remis une lettre. Je l’ai regardée avec étonnement, et j’ai vu « qu’elle tenait son sérieux à
deux mains, » comme disent les bourgeoises de Paris. J’ai voulu lui parler, mais la rusée commère m’a refait une révérence plus profonde encore que la première; puis elle a pris la porte et elle s’est enfuie en courant. Je l’ai entendue rire dans l’escalier. J’ai bien tourné et retourné la lettre avant de l’ouvrir. Le cachet a été changé; au lieu des armoiries de sa maison, Louise a fermé cette lettre avec un cachet représentant un petit amour le doigt sur la bouche. Autour je lis : mulo non sieco, muet, mais toujours tendre.
Voici ce qu’elle répond à ma déclaration écrite :
« Monsieur,
« Je prends la résolution de vous envoier un « embasadeur qui vous expliquera tout ce que « jay à vous dire. Ma plume n’est pas du tout « féminine et ne sait pas jouer sur les sentimants. « Ne ries pas de ma vertu : quand on n’a plus la « vraye, on s’en faist une à sa mode et on y tient « comme à l’autre. Je vous suis atachée pour le « reste de ma vie et vous en verrez des preuves, a lorsque mon embasadeur aura lhoneur de vous a faire sa reverance. Prenez un moment de pa-
« tience, je vous prie, et conservez-moy votre « chère amitié , ne doutez jamais de la sincérité de « la miene, et veuillez bien me croire avec un « entier dévouement,
« Votre amie,
« La Barone de Warens de La Tour. »
Dans deux heures je prends la poste pour Venise. J’admire l’orthographe de Louise; mais vous, mon sage ami, vous admirez sa sagesse. Je coupeperais bien les oreilles à M. de Courtilles! Je ne vous écrirai plus que de là-has, quand la mer m’aura fait oublier la montagne. Soyez heureux et amoureux à Paris. Pas un mot à Kousseau! Muto non sieco.
Adieu. Plaignez et enviez votre ami, vous qui ne connaissez pas la dame.
De Cariiio.
Ainsi est peinte madame de Warens par un autre amoureux. Mais devons-nous ajouter foi au manuscrit de M. de Carrio, lequel, il me semble.
avait un peu trop lu les Confessions? C’est peutêtre tout simplement le portrait de madame de Warens vu par l’imagination d’un curieux qui prend un masque pour écrire. Je m’en lave les mains : entre la vérité prise sur le vif ou la vérité étudiée par l’histoire ou la tradition, il n’y a pas plus loin que d’un tableau de Leys à un tableau de Cranach. Voilà pourquoi j’ai imprimé ces lettres.