‹ Les Charmettes; Jean-Jacques Rousseau et Madame de WarensChapitre 23 sur 91 · LA PROPRIÉTÉ DES CHÀRMETTES · texte numérisé non relu

LA PROPRIÉTÉ DES CHÀRMETTES

Pour l’histoire intime de l’art et de la littérature, on n’a pas assez consulté les archives notariales. Les romanciers eux-mêmes ne se doutent pas des trésors ensevelis dans les feuilles de papier timbré. Que de traits de lumière ! que d’échappées! que d’horizons vers le passé ! La vie privée est là. Les murailles qui la protégeaient tombent devant vous. Le secret des affaires, qui est souvent le secret du cœur, a brisé son cachet. Le notaire à qui l’on confessait sa maison, comme un prêtre son cœur, n’a rien dévoilé pendant qu’il vivait. Mais tous ces parchemins vieillis appartiennent à l’histoire après deux ou trois générations.

LES CHARMEITES.

N’est-il pas curieux aujourd’hui d’entrer dans l’étude d’un notaire de Chambéry pour y rechercher Jean-Jacques et madame de Warens? Nous allons les trouver, non pas dans un contrat de mariage, — ce qui eût peut-être fait leur bonheur, mais ce qui eût privé la France d’un homme de génie, — nous allons les trouver dans le bail des Charmettes.

Madame de Warens comme fermière-, Jean- Jacques comme témoin.

Je m’imaginais que les Charmettes avaient appartenu à madame de Warens, qui n’en a jamais été que la fermière ; bien mieux, comme vousallez voir en lisant le bail, les bêtes : bœufs, vaches, porcs, chèvres et jusqu’aux poules, toute la république de la basse-cour, étaient à M. Noerey.

Mais ce qui était bien la propriété de Jean- Jacques et de madame de Warens, c’étaient les abeilles et les pigeons, c’était l’admirable paysage qui se déployait en mille tableaux variés sous les fenêtres des Charmettes ; c’étaient ces merveilleux levers du soleil que le futur philosophe, poëte sans le savoir, voyait du haut des vignes ; c’étaient les moissons d’or et les vendanges de pourpre qui mûrissaient, sous leur travail; c’était tout d’ailleurs,

puisque moyennant 220 livres, ils étaient maîtres absolus dans toute l’étendue de leur royaume, trois fois grand comme celui de Platon à Colonne.

Voici le bail passé par noble Claude Noerey à dameLouise-Éléonore De la Tour, baronne de Warens :

« L’an mil sept cent trente huit et le sixième « jour du mois de juillet à Chambéry dans la mai- 4 son du seigneur comte de St Laurent où habite < dame Françoise Louise Eléonore de Latour, ba- « ronne de Warens, par devant moy notaire eol- « légié soussigné et en présence des témoins sous- 4 nommés s’est étably et constitué noble Claude « François fils de feu noble Célius Noerey capitaine 4 grenadier dans le régiment de Tharantaise natif « et habitant de cette ville lequel de gré pour luy 4 et les siens a ascensé ainsy que par le présent il 4 ascense à laditte dame Françoise Louise Eléonore « de Latour baronne de Warens native de Vevay a habitante en la présente ville cy présente et 4 acceptante, les biens appartenant audit noble « Claude François Noerey situés aux Charmettes « et à Montagnole consistant en maison, granges, « prés, verger, terres, vignes et généralement en

« quoy qu’ils consistent et puissent consister sans « s’y rien réserver et tels que les a tenu cy devant « M e Pierre Renaud procureur au sénat par contrat « d’ascenseraent du huict may mil sept cent trente « sept reçu par M* Falquet notaire, dont les confins « sont icy tenus pour exprimés et c’est pendant le « terme de neuf années neuf prises entières perceüs « et recueillies à commencer par prise de la pré- 4 sente année qui a été remise toute entière à 4 laditte dame, et à finir au dernier juin de l'année 4 révolue du dit ascensement sous la cense annuelle u de deux cent vingt livres, payables aux festes de « Noël de chaque année dont le premier paye- 4 ment commencera aux festes de Noël prochaines 4 et ainsy à continuer d’année en année pendant la « durée du présent, ledit ascensement passé sous 4 les conditions cy après, sçavoir qu’il sera pris « acte d’état de la maison et autres batiments en « dépendant, après quoy sera tenue laditte dame 4 d’entretenir lesdits batiments en bon père de fait mille, d’avoir soin de faire cultiver lesdits biens 4 aussy en bon père de famille sans y laisser introït duire aucune servitude, que laditte dame payera 4 les servis desdits biens au seigneur des fiefs de qui te les biens dépendent, et en rapportera quittance

te audit sieur ascensateur à la fin de chaque année; « étant convenu en outre que si pendant la durée « du présent lesdits biens ou quelqu’uns d’iceux « dépendant dudit ascensement viennent à être mis « à la taille ensuite de la péréquation générale, les- « dites tailles seront à la charge dudit sieur ascena sateur, ayant aussy été convenu que si laditte « dame de Warens fait quelques réparations et « améliorations dans lesdits biens elles resteront a acquises audit sieur ascensateur. Sera tenue la- « ditte dame de Warens de rendre à la fin du pré- « sent la somme de cent septante quatre livres onze « sols liuict deniers pour le chadal de deux bœufs « et des vaches qui lui ont été remis par ledit « M' Renaud, outre dix brebis ou moutons, sept « poules et un coq qui lui ont été de même remis « par ledit M c Renaud et de laisser cinq veisseaux « de froment, cinq de seigle, cinq d’orge et trois « quartans de fèves à la fin du présent ensemencés « dans lesdits biens attendu que la même quantité « de bled lui a été remis ensemencé ; bien entendu a cependant que le droit coionique soit la moitié a des grains qui proviendi ont desdits grains qui a doivent être laissés à la fin du présent appartien- « dra à laditte dame de Warens soit à ceux qui

« aurons le droit d’elle laditte quantité de se- « menses cy dessus préalablement prélevée, et c’est t en achevant par laditte dame la culture desdits « biens. Sera aussy tenue laditte dame de laisser « les vignes dépendantes desdits biens, deüment a cultivées comm’elles les a trouvées au mois de « juin dernier; sera aussy tenue laditte dame de « rendre à la fin du présent un chariot estimé « vingt livres, une charrue, une herse, et un ber- « roton, le tout fort usé et presque hors de service, « et rendra aussy à la fin du présent six quartans « de bled noir qui luy ont été remis. Et concernant « les meubles qui sont dans la maison dudit sieur « ascensateur il en sera pris un mémoire entre les- « dites parties par elles signé qui fera corps du pré- « sent. Etau moyen de tout ce que dessus laditte « dame de Warens promet bien payer laditte cense « de deux cent vingt livres annuellement au terme « cy devant exprimé, à peine de tous dépens, « dommages intérêts à l’obligation de tous ses « biens présens et à venirs qu’elle se constitue « tenir et ledit sieur Noerey promet faire jouir « laditte dame desdits biens aseensés pendant la « durée du présent aux mêmes peines et obliga- « tions de biens que cy devant. Ainsy convenu

« entre les parties qui ont promis observer le con- « tenu au présent chacune en ce qui la concerne « et de ne venir au contraire directement ni indi- « rectement en jugement ny dehors aux mêmes « peines et obligations que cy devant. Passé sous « et avec toutes autres deües promissions, soumis- « sions, renonciations et clauses requises. Fait et « prononcé au lieu que dessus en présence du sieur « Philibert Falquet, secrétaire de l’intendance gé- « nérale de Savoye bourgeois de Chambéry et du « sieur Jean Jacques Rousseau habitant en la pré- « sente ville, témoins requis qui ont signé avec « ledit noble Noerey et laditte dame de Warens, « sur la minute qui contient quatre pages et trois « quarts d’autre sur trois feuillets.

« Insinué au bureau du tabellion de Chambéry « au fol. 583 du 2 e livre de 1738 suivant quittance « du sieur Charroct insinuateur du 8 juillet 1738.

« Rivoire, notaire. »

220 livres pour toute une maison meublée, pour toute une petite ferme avec bœufs, vaches, moutons, poules et coq, pour une grande vigne où l’on récolte encore aujourd’hui deux à trois mille bou-

teilles d’un vin digne de renommée. Je ne parle pas par ouï-dire : j’en ai bu presque une bouteille à mon déjeuner.

Le bail résout-il une question souvent posée? Comment, disent les sceptiques, voulez-vous voir les meubles de madame de Warens aux Charmettes, puisqu’elle a quitté les Charmettes treize ans avant sa mort? Les meubles n’étant pas à madame de Warens, elle les a tout naturellement laissés à la maison, n’emportant que ses hardes un penfrippées et ses rares bijoux.

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