LES RELIQUES
l’air ouaté, » cherchant la musique de l’ayenir et ne trouvant que le Devin du Village.
Je me suis approché, et pour plus d’illusion, j’ai voulu jouer: Je rai planté, je l’aivunaître, mais, hélas ! je suis tombé dans la cacophonie familière à Jean-Jacques. Les morts réveillés à la trompette du jugement dernier n’auront pas, j’imagine, ces voixdel’autre monde. D’ailleurs, outre les touches enrouées, quatre n’existent plus du tout. Des Anglaises sentimentales, qui avaient lu la Nouvelle Héloïse, ont emporté tous les fa dièze. Aussi, la jardinière, habituée aux larcins, me suivait des yeux avec inquiétude. Elle m’expliqua que les visiteurs lui donnaient beaucoup de fil à retordre. Elle me raconta toutes leurs malices pour emporter les reliques du grand homme.
— Figurez-vous, monsieur, me dit-elle avec indignation, que ces enragés-là ont emporté le lit de M. Rousseau.
— Dans leur poche?
— Oui, monsieur.
—Le lit?
— C’est-à-dire que c’était une chaise longue; ils l’ont démolie et déchiquetée. Il n’en reste plus un morceau.
Un moraliste ne manquerait pas de remarquer ici que l’esprit du démon a tout perverti. Les pèlerins qui pleurent d’attendrissement à la lecture des Confessions trouvent trop simple d’emporter une fleur des Charmettes, « ce séjour du bonheur et de l’innocence, » c’est au lit qu’ils s’attaquent.
Et pourtant , combien de fleurs dans toutes les saisons ! L’aubépine et la violette, le perce-neige et la pervenche! Et la rose des jardins! et la rose des sentiers! et ces branches d’arbres ou d’arbustes toutes chargées de neiges et de pourpre! et les véroniques, ces fleurs aimées de la Savoie ! Le dernier propriétaire des Charmettes, un savant professeur de mathématiques, qui fut le conservateur honoraire de ce musée d'un souverain , s’écriait poétiquement : « Quel dommage que madame de Warens,dans son premier voyage aux Charmettes, n’ait pas arrêté ses regards non loin de la fameuse pervenche , sur les charmantes véroniques dont le bord du chemin est émaillé. Elles enchantent l’œil par leur forme ténue et élégante, mais surtout par le bleu tendre et fin de leurs pétales symétriques. Ces véroniques sont une merveilleuse harmonie dans l’épaisse verdure à côté de la.corolle purpurine du petit géranium des bois. »